CENA. Colloque La réception des romans arthuriens. Bagnoles de l’Orne. 7 09 02.
La Réception de la Légende Arthurienne dans les sociétés initiatiques et chevaleresques modernes et contemporaines. Georges Bertin.
Pour le sociologue, l’anthropologie religieuse est science des mutations[1], elle souligne le paradoxe qui existe entre changements vécus et commémoration des origines. Elle articule ainsi les points de vue du mythe, moment où le présent a incarné l’éternel, et les ruptures de sens qui se font jour sous l’influence des contextes socioculturels.
De fait, si l’on observe les groupes humains organisés qui se réclament des mythes arthuriens, on constate que, par exemple, la distance est grande entre les bandes de guerriers celtes du 6ème siècle de notre ère qui combattaient dans les tribus de Domnonée sous les ordres d’un chef de guerre nommé Artur ou Artorius, et les mêmes, restitués par les romans des 12ème et 13ème siècles dans le contexte de la chevalerie de l’époque. Ils sont autres, par exemple chez les Rose Croix ou les Chevaliers du Saint Sépulcre ou encore les martinistes et pourtant, dans chacun de ces cas, sont présents avec des habits différents, plus ou moins lumineux, des archétypes, des schèmes de l’imaginaire auxquels les uns et les autres se référent plus ou moins implicitement ou explicitement.
C’est ce à quoi nous nous exercerons à partir de quelques exemples : chevalerie templière, rose croix et maconneries spéculatives, dérives secatires et enfin ordre hospitalier des chevaliers et dames de la Table Ronde de la cour du roi Arthur. Nous y serons puissamment aidés par l’important travail collectif publié en 1998 aux P.U.F. et intitulé « Dictionnaire critique de l’ésotérisme » (1449 pages) sous la direction du professeur Jean Servier, qui hélas nous a quittés. Pour avoir nous même dirigé la section celte de ce travail, nous sommes heureux d’en saluer ici deux éminents collaborateurs, qui sont aussi de vieux complices, habitués des colloques arthuriens de Bagnoles de l’Orne, le Recteur Paul Verdier avec lequel nous publierons cette année un travail sur les Druides (Druides, les maîtres du temps) aux éditions Dervy Livres, et Michel Vital Le Bossé, notre président du CE.N.A. Parmi les sources nous devons encore citer les travaux de notre collègue et ami, l’écrivain Jean Pierre Bayard, que nous avions également contacté pour ce colloque et qui n’a pu être des nôtres pour raison de santé. Ses publications sont très importantes dans le domaine que nous avons choisi de traiter, nous nous y sommes aussi constamment référé.
Mais d’abord arrêtons nous un instant sur les mythes constitutifs de la Légende arthurienne.
La légende arthurienne, comme celà a été établi de nombreuses fois, se constitue autour d’un cortège d’objets symboliques que Jean Frappier appelait trésors et talismans de l’Autre Monde. Georges Dumézil en faisait remonter l’origine aux indo européens[2] :
- une coupe sacrée qui garantit abondance et régénération. Transformée par les cisterciens elle est devenue le Graal, vase insigne, source de sacralisation, à la fois synonyme de réalisation spirituelle et de connaissance acquise par initiation ou ascèse sur les chemins de la révélation, sa fonction est magico-religieuse, il appartient au régime mystique et intimiste des images. Sa quête se fonde donc sur une idée de réparation, le roi a pêché, son péché a déséquilibré le monde et pour restaurer l’ordre perdu, le graal est nécessaire comme source de régénération qui permettra au roi de retrouvrer son trône (le siège périlleux)., chez les alchimistes, le symbole du mercure rappelle la forme d’une coupe,
- un tailloir d’argent luiest associé où sont découpés les mets les plus exquis, lesquels ne s’épuisent jamais nous sommes ici dans la problématique de la fécondité et de la production, liée au schème de l’oralité,
- une pierre de souveraineté où sont acclamés les souverains, on reconnaît ici le trône des dieux et des rois, et encore le siège de la sagesse, par exemple de Salomon ou de Saint Louis,
- l’épée dans la pierre du perron de Merlin, luiest lié qui tranche le bien du mal, la lance en garantit la portée et la durée en lui asservissant la force vive des guerriers, nous sommes dans le régime héroïco ascensionnel, l’épée Excalibur, d’orignine suranturelle, vient en compléter la dimension lumineuse par les schèmes diaïrétiques,
- une table ronde qui « tournoie comme le monde » et qui réalise la conjonction des régimes précédents. C’est autour d’elle que se réunissent les chevaliers en quête et c’est là que les ramène, à chaque Pentecôte, leurs exploits . Elle garantit la stabilité et l’harmonie accomplissant la fonction copulative et rythmique des images de la quête référée dans la partition de Gilbert Durand au régime synthétique de l’imaginaire. Notre collègue et ami Mike Barry nous rappelait[3] en outre qu’il existait une légende arabe d’Espagne concernant une véritable Table Ronde, objet fabuleux ayant appartenu au roi Salomon, avant d’être découverte dans un palais de Tolède au 7ème siècle de nore ére par des conquérants musulmans.
Car, dans ses fondations bibliques, il faut encore se souvenir que le roman arthurien se réfère de façon explicite à la tradition salomonienne, en témoigne dans le roman en prose, la fabrication, sur les ordres de Salomon, répondant lui-même à une injonction de sa femme, d’une nef en bois qui ne puisse pourrir de quatre mille ans. Portant l’épée de David, dans un lit aux montants faits du bois de l’arbre de vie du Paradis terrestre, elle prend la mer. C’est cette nef qu’empruntera Joseph d’Arimathie, trois siècles plus tard, pour porter le saint Graal en Occident. Dans certaines traditions il est dit d’Emeraude et auraut été offert au roi Salomon par la reine de Saba avant de servir audernier repas du Christ puis à recueillir son précieux sang,
Une telle perfection dans l’assomption des formes de la quête ne pouvait laisser indifférent les sociétés qui ont suivi la société médiévale à ceci près que si la chrétienté médiévale avait pour ambition de reproduire le royaume de Dieu sur terre, en ses divers univers symboliques ( cathédrales, théâtre en rond, romans et épopées ), les sociétés initiatiques et chevaleresques contemporaines ne peuvent avoir, en dépit de leur proclamations d’universalité, que des ambitions plus limitées dans la mesure où elles ne sont plus portées par un consensus socio-culturel. Ceci est encore plus vrai au 21ème siècle marqué par le tribalisme renaissant et, paradoxalement, peut-être nouvelle chance d’actualisation de choses jusque là tenues cachées.
Parlant du roman arthurien, (le roman tire son nom de la langue romane), Jean Marie Rouart, dans son discours de réception à l’Académie française le 12 novembre 1998, rappelait que le roman né au Moyen Age: « brasse les mythologies celtes et les rêves chevaleresques, nous révèle la puissance d’une nouvelle puissance qui fait pièce à l’histoire. A côté des héros de la vie réelle vont apparaître leurs concurrents dans l’imaginaire».
Là encore nous trouvons exprimé ce paradoxe d’une confrontation des archètypes aux aléas de la temporalité. Gageons que la réception du légendaire arthurien pourra aussi être évaluée à l’aune de ce critère, dans la prise en compte de ce paradoxe.
Templiers et Maçonnerie ésotérique chrétienne.
Dans le contexte chrétien, nous devons ainsi nous rappeler que la transition, patente dans la réception des récits arthuriens, ne peut faire l’économie de la période des croisades où naissent les ordres souverains et militaires, tournant pour reprendre l’expression de Georges Duby, vers la Terre Sainte, les ardeurs pillardes et les soucis du salut éternel. Sont ainsi créés:
- l’Ordre de Saint Lazare, en 1060,
- les Hospitaliers de Saint Jean dit de Malte ou de Saint jean de Jérusalem, en 1080,
- l’Ordre du Saint Sépulcre, vers 1099,
- la milice du Temple dit Ordre du Temple, fondé en 1118 et supprimé en 1312,
- l’Ordre de Sainte Marie des Teutoniques, en 1190,
Fers de lance de la chrétienté, ces Ordres religieux et chevaleresques, singulièrement l’ordre du Temple, sans aucun fanatisme, mettront à profit les périodes de trève pour entrer en contact avec le monde musulman, découvrir dans la richesse et la diversité de ses traditions notamment ésotériques, l’unité de la Tradition universelle à travers les âges, d’un peuple à l’autre, ce que nous appelons aujourd’hui, avec Gilbert Durand, les « Structures anthropologiques de l’Imaginaire ».
Nous verrons que notamment, pour les Templiers, la connaissance ésotérique des groupes contemporains qui s’en réclament est fréquemment invoquée comme origine. Si l’on admet que la quête du Graal, quête initiatique dont nous avons montré ailleurs ce qu’elle devait à l’orient, est aussi une quête à fort contenu ésotérique[4], voire gnostique, il y a là une première parenté qui sera fréquemment évoquée comme l’était pour les chevaliers du temple leurs accointances avec l’ordre alaouite des Assassins la secte du Vieux de la Montagne Hassan el Sabbah.
La question des origines nous ramène inexorablement en effet au temple de Jérusalem et aux objets de la Passion du Chrst dont le Graal et la lance qui saigne sont intégrés du fait des cisterciens proches des Templiers par leur fondateur commun Saint Bernard. Le contexte religieux et politique des croisades, les Tournois de Dieu, permet aisément de le comprendre au Moyen Age, à la fois dans un mouvement de dynamisation de la chrétienté à qui on propose un bouc émissaire pour faire taire ses conflits internes, et pour assurer l’expansion des nations européennes naissantes en même temps que pour créer l’unité. Les templiers y réussiront d’ailleurs trop bien en s’assurant le contrôle des routes et des échanges monétaires vers l’Orient. Devenus une puissance supra nationale, ils en feront les frais, le pape et les souverains régnants s’étant réunis pour les traquer.
Le templarisme et les Lumières.
On sait aussi que le templarisme marquera les hauts grades de la maçonnerie écossaise et le discours refondateur de l’un des théroriciens de la maçonnerie du 18ème siècle, le chevalier de Ramsay (1686-1743), prononcé à Paris , le 21 mars 1737, fait référence explicite à « nos ancêtres les croisés » et à la poursuite de leur mission, instaurant du même coup une filiation entre la chevalerie et les Lumières et conjuguant Tradition et Modernité ».
En 1751, le baron Von Hundt (1722-1776) crée une obédience maçonnique appelée Stricte Observance Templière qui se réclame aussi de l’Ordre du Temple et fut influencée par les chevaliers Porte Glaive et les Teutoniques.
Un ésotériste, Bernard Raymond Fabré-Palaprat (1773-1838) ancien prêtre, médecin, rénova l’ordre du Temple en se réclamant d’une filiation directe et fonda ainsi une église de Saint Jean intégrant un courant maçonnique dit des chrétiens primitifs dont la Bible s’intitulait Lévitikon.
L’ordre templier a laissé des traces dans la Haute Maçonnerie au Rite Ecossais rectifié, au Rite d’York et au Rite Ecossais Ancien et Accepté[5]. Nous avons déjà indiqué ailleurs un écrit de la Loge Saint Louis des Amis réunis de Calais disant que l’on donnait autrefois le titre de Chevalier de La Table Ronde du Roi Arthur dans un rituel primitif de cette loge[6].
L’ordre très fermé, émanant de la maçonnerie anglaise des maîtres maçons de Marque de France comportait aussi un grade dit Ordre illustre des Chevaliers Grand Croix du Saint Temple de Jérusalem né vers 1800 en Ecosse. Quarante et un grades y étaient communiqués, dont le plus important était L’ordre des Chevaliers du Temple, Prêtres de la Sainte Arche Royale ou Ordre de la Sainte Sagesse. Il était également présent en 1823 aux USA à Rhode Island et l’est, officiellement, depuis 1993, dans notre pays. En 1995 fut également introduit, par la même voie, l’Ordre de la Croix Rouge de Constantin qui comporte également un grade de Chevalier du Saint Sépulcre et un autre de Chevalier de saint Jean.
Voila pour la filiation maçonnico-templière honorable au moins la plus importante, car il existe d’autres filiations dont certaines à buts sectaires et l’on se souvient du sinistre Julien Origas, ancien agent de la Gestapo, fondateur de L’Ordre Rénové du Temple aveec Raymond Bernard en 1970, ordre où devaient s’illustrer tristement les assassins Luc Jouret et Joseph di Membro. La fascination pour l’Ordre du Temple y est proche de celle que nous trouvons dans l’organisation de la Table Ronde avec souveraineté magico religieuse, objets sacrés liés à la Passion du Christ, donc à la fondation de la chrétienté, Table Ronde et serment d’accomplissement accompli par un groupe élitaire. Elle en différe ici comme de la Croisade contre le Graal[7] des nazis menée par le fait que les objets de la Quête sont toujours en interaction constante comme les ordres sociaux de la tripartition chère à Dumézil, alors que ces sectes valorisent un graal sanglant fondant leur recrutement sur une soi disante pureté de la race aryenne et sur la soumission. Ceci explique les interprétations souvent confusionnistes que l’on peut entendre ici où là .
Là ou la quête du Graal est vécue sur le mode de la transculturalité, du métissage culturel, de la fusion des traditions, elle est, dans ces derniers cas, sujet et prétexte à l’enfermement.
Pour clore ce chapitre, signalons que nous pouvons compter aujourd’hui près d’une centaine d’associations se réclamant de l’Ordre du Temple, il est bien difficile de séparer le bongrain de l’ivraie.
Alfred Weysen, fondateur, en 1963, à Nice de la « Nouvelle Observance Templière », a publié un ouvrage monumental intitulé « L’Ile des Veilleurs », enquête de terrain minutieuse où il identifie les gorges du Verdon au Temple naturel du Graal, « temple pythogoricien et celte, tempel volant d’Hyperborée », à partir de correspondances onomastiques, symboliques et cosmologiques. L’imaginaire du Graal est ici servi par un discours qui passant en revue l’ensemble des objets et personnages symboliques de la Quête, leur trouve des correspondances sur le terrain. Cette géographie sacrée lui permet d’affirmer que le cycle arthurien s’est déroulé en Provence. « Deux mille ans avant le Christianisme, écrit-il, une tradition unique, astronomique et scientifique unissait les peuples d’Hperborée et ceux du basin méditerranéen en une chaîne des Veilleurs, astronomes joignant de l’Atlantique à l’Inde, Camalaot à Tibériade, etc[8] » Les Veilleurs ont laissé dans la pierre la trace de ce dessein et le saint Graal n’est que le temple du ciel. Ce système abritant aussi, selon l’auteur, le trésor des Templiers lui aussi confié à la garde des Veilleurs.
Les Rose Croix.
Une autre branche, qui parfois se confond avec la précédente, est celle des Rose Croix. Les références à la quête graalique y sont également plus explicites. C’est en 1623 qu’apparaissent, sur les murs de Paris, des placards annonçant le séjour visible et invisible des Frères de la Rose Croix. Initiée en Allemagne, en 1614, sous la plume d’Haselmayer, la « fama fraternatis et confessio fratrorum rosae crucis » préconisait, ce qui est au fondement de la quête du Graal, soit la possibilité donnée à l’homme, par la pratique de l’Art Royal, de réveiller en lui sa présence divine .
Le fondateur de la Rose Croix, Christian Rozencreutz, (1578) passant pour avoir vécu 106 ans, avait publié des « Noces chymiques ». On y assistait, dans un château, à un cortège de jeunes filles lumineuses accomplissant des prodiges et posant une énigme dont la réponse était le mot Alchemia. Les objets portés en cortège étant un livre relié de noir, un vase contenant du liquide rouge proposé à tous les assistants, une tête de mort d’où sortait un serpent, six cercueils de six rois au sang recueilli dans un vase d’or. L’isomorphisme avec la procession du Graal et les questions qu’elle posait à Perceval est trop évident pour être du au hasard, et, ce d’autant plus qu’au 12ème siècle nous avons, dans le champ germùanique, un Lancelot primitif, le Lanzelet, composé sur les bords du lac de Constance par Ulrich von Zatzikowen, à partir d’un archétype anglo-normand perdu des Romans de la Table Ronde, comme le suggère Gilles Susong, et au 15ème le Parsifal de Wolfram Von Eschenbach.
Les Rose Croix, dans une tentative syncrétique passionnante, vont, en effet absorber sur fond de quête graalique et de réalisation personnelle, les symboles de l’Alchimie, de la maçonnerie templière et de la chevalerie chrétienne.
Très brillante au 17ème siècle, (Bacon Descartes, Coménius, Robert Fludd y participèrent) la Rose Croix se fana après la guerre de Trente ans, elle connut une résurgence au 18ème siècle sous l’influence de religieux catholiques, rassemblant savants, clercs, érudits persuadés d’avoir une mission sacrée. Sincerus Renatus, de Breslau, signe en 1720 un traité intitulé « la véritable préparation de la pierre philosophale de la fraternité de l’ordre de la Croix d’or et de la Croix Rose » et définit les rituels d’admission au cours desquels les postulants prêtent serment sur une coupe à laquelle ils s’abreuvent ensuite ensemble. Le garde majeur en est celui de « vicaire de Salomon ». Goethe avait été profondément impressionné par les Rose Croix, il créa le personnage de Makarie le sage, le Rose Croix de William Meister, considéré comme la plus étrange et attirante création du génie goethien. L’idée centrale de l’oeuvre repose sur l’existence d’une confrérie d’initiés perpétuant un message sacré qui « participe à la fois de l’ordre des Templiers, de la Rose Croix, de la Franc maçonnerie, et de la confrérie du Graal.[9] »
La Franc Maçonnerie écossaise est elle même également influencée par la mystique des Rose Croix et dans un degré aujourd’hui disparu si l’on en croit les spécialistes, et publié dans l’ouvrage de Pierre Montloin et Jean-Pierre Bayard, le grade du 26ème degré écossais appelé Ecossais trinitaire ou Prince de Merci, le rituel comprenait en bonne place trois objets de la passion du Christ (croix, lance, couronne d’épines) ainsi que l’Arche d’Alliance et les tables de la Loi. Quand au grade de chevalier Rose Croix il est souvent également cité par les auteurs. En 1785, lors du convent de Paris, le baron Gleichen déclarait, citant des sources Rose Croix, que les maçons seraient venus en Angleterrre sous le Roi Arthur[10].
La Rose Croix brilla ainsi jusqu’aux premières décades du 19ème siècle puis s’éclipsa se réfugiant dans des obédiences ignorées du monde profane. C’est en 1885, qu’en France elle devait reprendre force et vigueur sous des formes nouvelles, matérialistes pour les uns et mystiques pour les autres. Au 19ème siècle la Rose Croix focalise en France les tendances de l’ésotérisme catholique et du royalisme légitimiste En 1888, Stanislas de Guaïta fonde l’ordre kabbalistique de la Rose Croix.
En 1890, les choses seront explicites quand Joséphin Péladan (le Sâr Merodak), disciple de Caude Debussy et de Papus, le fondateur du martinisme, fondera un ordre catholique de la « Rose Croix, du Temple et du Graal » schismatique du précédent. Le musicien Eric Satie était son ami et il organisa un Salon de la Rose Croix à Paris, couru par le tout Paris. 23000 visiteurs y affluèrent. Les uns et les autres ressusciteront ainsi les héritages oubliés spécifiquement occidentaux: Templiers, Rose Croix, alchimie, traditions celtiques, dieux egyptiens, mystères d’Enoch et communication avec les esprits s’y mêleront en un joyeux syncrétisme préfigurant peut-être ce que nous connaissons aujourd’hui avec le Nouvel Age.
C’est dans ce contexte que naît, en 1887, le très secret ordre hermétique de « l’ Aube dorée », ou « Golden Dawn », fondée par trois rosicruciens anglais. Son premier temple s’appelera Isis Uranie à la décoration inspirée de l’Egypte ancienne. L’ordre, après des dissensions internes, devait éclater en 1903. Un de ses plus célèbres continuateurs est Aleister Crowley, qui avait fondé son propre ordre l’Astrum Argentinum après avoir reçu patentes de « l’Ordre du Temple d’Orient » (OTO).
Un des dessins fondamentaux de cet ordre représente un ovale contenant un oeil au milieu, une colombe et, en bas, une coupe frappée de la Croix templière, on retrouve ici la fonction de Veilleurs ou de Gardiens du Graal assignée mythiquement aux Templiers. Rudolph Steiner fut dit-on imprégné de ses théories. Son influence fut énorme, en matière de Kabable ésotérique, et de magie. Elle a aussi relancé la géomancie et et le tarot, univers symbolique, faut-il le rappeler qui acorde une importance fondamentale à la coupe, l’une des 4 couleurs et un arcane majeur.
On ne sait plus très bien avec ces sociétés diverses si l’on est encore dans une dimension ésotérique ou dégradée en occultisme. L’imaginaire qui l’agit est, de fait, inspiré par les récits médiévaux, on voit cependant que la charge mythologique s’en est souvent allée .
Le martinisme.
Lié par maintes personnalités aux Rose Croix et à la Franc Maçonnerie spéculative, le martinisme désigne[11] :
· « la doctrine théosophique et la pratique théosophique de Martines de Pasqually, (1727-17774),
· la philosophie de Louis Claude de Saint Martin, (1743-1803),
· un ordre initiatique para-maçonnique, inspiré des idées saint martiniennes, et fondé en 1887 par Papus, alias Dr Gérard Encausse (1865-1916),
· tous ceux qui se sont inspirés de Martines et Saint Martin [12]».
Marqué par un ésotérisme judéo-chrétien influencé par la Kabbale, le martinisme est par exemple à l’origine de la fondation par Jean-Baptiste Willermoz à Lyon, en 1768, de La Stricte Observance Templière et, dix ans plus tard, de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte ou Rite Ecossais Rectifié, undes rites maçonniques encore en usage. Le récit biblique y est lieu de références, de travail herméneutique et done lieu à une quête spirituelle illimitée sur le sens de la destinée. Le martinisme se veut donc d’abord réponse au désir de connaissance de l’homme égaré depuis la chute originelle. Il occupe une palce de choix parmi les sociétés initiatiques depuis les Lumières et fut même enseigné au Collège de France par Mickiewicz de 1840 à 1841. Benjamin Constant, Sainte Beuve, Chateaubriand, Ampère, Franz Von Baader, Hegel, puisèrent à ce courant qui marqua également le romantisme. Michelet en sera un des dignitaires et Grand Maître en 1932. Pendant l’occupation, les Martinistes s’inpliquèrent dans la résistance (Robert Ambelain, Constant Chevillon) et l’Ordre sera réveillé en Juin 1945. L’Ordre Rosicrucien AMORC issu d’une dissidence s’en réclame également tandis que se constitue en 1980 l’Ordre des Chevaliers martinistes et que Philippe Encausse fils de Papus opère, en 1952, la renaissance de L’Ordre Martiniste. De son côté, Robert Ambelain, instituera, en 1968, un ordre martiniste libre.
Aujourd’hui, le martinisme, qui ne reçoit en principe dans ses Loges, que des Maîtres Maçons de diverses obédiences ou des Martinistes ayant le grade de Supérieurs Inconnus et se qualifie de chritianisme ésotérique, se définit comme tel dans ses libelles (Loge Argo): « Les Martinistes se lient de leur propre volonté à l’humanité, à la nature, ils prennent conscience de son caractère sacré quand ils travaillent en fraternité à consacrer la Terre et leur activité initiatique à la réintégration par le chemin de la lumière intérieure, à travers la quête du Graal « sic). La Croix de Jérusalem des croisés y est le symbole de la démarche chevaleresque et l’un des degrés de l’initiation (27ème ) fait référence au Temple de Salomon.
Dérives sectaires.
L’inventaire des sectes en France établi par l’Assemblée Nationale (rapport Gest Guyard), en 1995, nous révèle également quelques surprises, si l’on tient compte du panorama que nous venons de survoler.
- Dans la catégorie Mouvement sectaire de moins de 50 adeptes, nous trouvons :
· l’Alliance Rose Croix,
- Dans la catégorie Mouvement sectaire de 50 à 500 adeptes:
· le lectorium Rosicrucianum (Rose Croix d’Or),
· L’Ordo Templi Orientis,
· L’Ordre du Graal ardent,
· L’ordre monastique d’Avallon,
· l’Ordre rénové du Temple,
- Dans la catégorie Mouvement sectaire de 500 à 2000 adeptes:
· le mouvement du Graal en France. (950 adeptes en France, 9000 dans le monde). Il publie depuis 46 ans une revue « Monde du Graal, un pont vers le nouveau savoir spirituel », et fut fondé par Oskar Ernst Bernhardt, né en 1875 à Bischofswerda en Saxe, décédé en 1941, appelé par les adeptes Abd-Ru Shin: Fils de la Lumière). Celui-ci, qui, par ailleurs fut persécuté par les nazis, se disait successeur du Christ et se comparait à Parsifal. Il publia trois volumes intitulés « dans la Lumière de la Vérité, message du Graal ». Sa documentation fait explicitement référence au Graal, (lieu se situant dans le monde spirituel où Dieu entrerait en contact avec la création) et aux Chevaliers de la Table Ronde. Son siège est « le Manoir du Graal lequel abrite la Coupe sacrée du Graal qui joue un rôle important dans la réecption et la distribution de la Force divine qui garantit la vie », à Vomperberg en Autriche, (Tyrol). La fête majeure de l’ordre se tient le jour de la Sainte Colombe, le 30 Mai.
- Dans la catégorie Mouvement sectaire de 2000 à 10000 adeptes:
·les chevaliers du Lotus d’or fondée par Gilbert Bourdin (Hamsah Manarah) lequel se prétendait, parmi de nombreux titres, « Chevalier du Saint Graal ».
Ces organisations utilisent pour le capter le rayonnement de la figure graalique et se réfèrent a minima à un univers culturel souvent très mal connu des adeptes. On retrouve la démarche même des nazis qui souhaitaient s’approprier le Graal dans une lecture réductrice de son symbolisme entièrement tounée vers une régression à la race et au sang, à l’encontre d’une lecture anthropologique du mythe, forcément plurielle dans ses origines.
L’ordre hospitalier des Chevaliers et dames de la Table Ronde de la Cour du Roi Arthur.
Fondé au 6ème siécle de notre ère par Arthur, fils d'Uter Pendragon et d'Ygerne, né à Tintagel en Cornouailles, l'Ordre de la Table Ronde fut établi à cette époque à Camelot, où Athur tenait sa cour. Il l'avait institué pour conquèrir le Saint Graal, vase insigne qui fut le calice de la dernière Cène du Christ et servit, ensuite, lors de sa Passion, à recueillir son précieux sang lors de sa mort en croix. Il est une des plus insignes, parmi les reliques de la Passion de Notre Sauveur . Transporté en Europe occidentale par Joseph d'Arimathie, il repose en un lieu mystique, le Mont du Secret, connu de quelques rares initiés. La Quète qui permet d'aboutir à sa contemplation est symbole d'individuation, du passage du monde des choses terrestres à celui des choses célestes. Aprés la mort d u roi Arthur (542), son corps fut transporté en l'île d'Avalon à bord de la Nef de Salomon que pilotent la dame du Lac et ses compagnes. Arthur reviendra lorsque les grandes merveilles seront accomplies et que la Fraternité Universelle régnera sur la terre. L'Ordre qu'il a fondé demeure pour rappeler le sens de la Quëte qu'il a instituée.
Après lui, nombreux furent les souverains anglais à tenter de la poursuivre où à s'en réclamer: Aliènor d'Aqyuitaine, petite fille de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours, son époux Henri II Plantagenêt, leur fils Richard Coeur de Lion et leur fille, Marie de Champagne, favorisérent le culte des souvenirs arthuriens en Angleterre et sur le continent. L'invention des tombes d'Arthur et de Guenièvre, en l'abbaye cistercienne de Glastonbury, en 119O, s'inscrit dans cette perspective comme le don, en 1191, par Richard Coeur de Lion à Tancrède de Sicile d'une épée trouvée à Glastonbury qu'il assurait être Excalibur. Si le roi Arthur est considéré comme le fondateur de la monarchie anglaise, ses exploits et sa règle affectèrent l'essor littéraire et artistique comme les coutumes et les institutions de plusieurs pays d'Europe tandis que le succés des littératures arthuriennes ne se démentit jamais.
En 1331, Edouard III d'Angleterre fit refaire une Table Ronde et fondait, en 1348, l'Ordre de la Jarretière pour prendre la suite de la chevalerie arthurien
