Saint Fraimbault, premier habitant de la Mayenne, prototype de Lancelot du Lac.
Georges Bertin.
« Poisson soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable ». Marcel Détienne. L’Invention de la mythologie. Gallimard, 1987, p.238.
"En face d'une littérature cléricale qui s'obstine à cultiver l'héritage antique, les poètes vernaculaires cherchent à s'enraciner dans le terroir... l'enquête est à poursuivre, il est des traditions qui parlent. Il est des traditions qui survivent comme celle des fontaines magiques..." J.C. Payen. Domfront 1983.
§
Lancelot du Lac, archétype de la Chevalerie française au Moyen-Age, héros de la cour du roi Arthur, meilleur chevalier du Monde n'a pas fini de nous fasciner comme nous séduit encore aujourd'hui la Quête entreprise par ses pairs à l'instigation de Merlin l'inspiré.
Mais, d'abord, peut-être convient-il de rappeler qui est Lancelot du Lac[1]?
Personnage[2] apparu en littérature sous la plume de l'un de nos plus grands poètes médiévaux, Chrétien de Troyes, qui publie ses aventures entre 1177 et 1179 sous le titre "Le chevalier à la charrette", Lancelot du Lac, le meilleur chevalier du Monde, fils de Ban de Banoïc, né aux marches de Gaule et de Petite Bretagne est également connu depuis le 13ème siècle du fait de la publication, vers 1223, d'une gigantesque fresque intitulée Lancelot-Graal. Ses 8000 pages telles que la restitue l'actuelle édition critique d'Alexandre Micha[3] ont contribué à répandre ses exploits dans toute l'Europe comme en témoigne l'extraordinaire profusion de récits héroïques et légendaires consacrés à ce personnage et à ses compagnons d'aventures. Véritable, pour reprendre l'expression de Jean Markale, "deus ex machina du monde arthurien", la figure de Lancelot du Lac a semblé à d'aucuns l'archétype de la culture chevaleresque du 12ème siècle.
Son attribut, la Lance, qui est aussi son patronyme, (et c'est aussi celui de l'ermite Saint Fraimbault de Lassay, Frambaldus de Laceio, le porteur de framée du Lac), indique à quel point Lancelot est l'archétype de la chevalerie du temps n'étant jamais désigné autrement que par la périphrase "le meilleur chevalier du Monde".
Dans toutes les traditions, l'idée de lance est inséparable de celle d'axe, de pilier. Si, en Orient, la lance ornée de joyaux est plongée dans la mer et si le sel qui en dégoutte forme la première île, les Celtes ont toujours attribué au dieu Lug le port de la lance de feu, implacable, indissolublement liée au chaudron magique. Chez les Grecs, symbole guerrier, elle est offerte en récompense aux officiers et aux soldats et représente la force publique. En Afrique Noire, elle évoque la puissance guerrière, celle du roi. Elle est aussi le principe masculin et trouve au Moyen-Age sa mise en scène la plus somptueuse dans ces fêtes des Lances que sont les tournois au service de l'idée même de chevalerie. Jean Markale note également ses rapports privilégiés avec la fée Morgane, en laquelle il voit une projection de la déesse de la guerre et de la sensualité.
Le mythe de Lancelot, tel que nous l’avons étudié, s’inscrit donc d’abord dans un espace et dans un temps mythiques qui participent de sa fondation en tant que héros des passages. Après avoir évoqué la situation géographique et historique particulière où, pour nous, le mythe du prêtre roi s’incarne dans une figure héroïque et sacrée, celle de Lancelot du Lac, nous rappellerons brièvement les situations au cours desquelles la figure de Lancelot est associée aux rites de passage, nous essaierons d’en tirer quelques enseignements dans l’ordre du mythe fondateur en nous demandant si les images qui nous sont proposées à la fois par le folklore local du Nord Mayenne et le roman médiéval n’accomplissent pas précisément cette fonction de passage. Nous proposerons alors l’hypothèse suivante: Lancelot, fils de roi au service du roi des rois, héros terrible et combattant, tantôt héros lumineux, tantôt guerrier sombre et inspiré, garant de la souveraineté du roi Arthur dont il est le champion, puis devenu, à l'instar de son prototype sacré, moine chantant messe, acccomplit il la synthèse des trois fonctions indo-européennes? Ou le « meilleur chevalier du monde » se situe-t-il hors fonctions? Ses rapports à l’éternel féminin comme à un au-delà aquatique dont témoignent ses enfances font-ils glisser peu à peu sa figure vers la fonction nourricière, où le renvoient-ils à la marge dans une position ambiguë? Les passages successifs auxquels le soumet son histoire, sa légende, n’en font-ils pas un héros hors classes et hors fonctions?
I. Le pays du passage: mythologies et Histoire.
Pays de marches aux confins de Bretagne, de Normandie et du Maine, le Passais, autrefois archidiaconé de l'Eglise du Mans, s'appuyant en Nord-Mayenne sur les doyennés de Gorron, Ambrières, et Lassay, a formé de tous temps une contrée intermédiaire entre les provinces de l'Ouest que reliaient de très anciennes voies antiques dont l'une d'elles, le "chemin potier", joignait entre eux les bassins des rivières de la Mayenne, de l'Egrenne, de la Sonce de la Varenne et de la Vire, c’est une entité profondément marquée par ses caractères historique et géographique. En effet, son étymologie même, (Passus = le passage), inscrit dans la mémoire des hommes les atouts d'une région de collines et de landes sauvages, de solitudes boisées, ainsi le Passais occupe une position privilégiée sur le plan stratégique qui fit de son histoire une des plus mouvementées des pays de l'Ouest de la France. Y fleurirent depuis la plus haute antiquité les mythologies et les hagiographies. Elle a fourni à la littérature médiévale quelques uns de ses plus beaux thèmes d'inspiration.
Lorsque au 6éme siècle, St Innocent, évêque du Mans, envoie vers cette nouvelle Thébaïde des moines qui ont noms Fraimbault, Ernier, Bômer, Constantien, Auvieu, pour y créer, avec leurs ermitages, les premiers îlots de la civilisation, il est loin d'imaginer l'extraordinaire florès de hauts faits, de récits légendaires et de cérémonies pieuses, de fêtes, enfin, que ce petit va pouvoir sécréter.
Les légendes hagiographiques décrivant l'arrivée des moines civilisateurs du Passais au 6ème siècle les représentent en effet souvent occupés à détruire les bois consacrés aux "faux dieux.
Une des caractéristiques du Passais demeure aujourd'hui, l'existence de traditions très ancrées dont nous devons l'origine à ces moines défricheurs. En ce sens son histoire est exemplaire de celle de la Marche Armoricaine dont l’antique forêt de Brocéliande escaladait les reliefs, de Bellême à Vannes et d’Avranches à Sillé le Guillaume et Sainte Suzanne, en passant par les forêts de Nuz (Néau) et les déserts, de Lignières la Doucelle à Rennes en Grenouille. A l'époque médiévale, l'histoire du Passais est constamment marquée par sa résistance aux luttes des grands féodaux. C'est Guillaume le Conquérant qui s'en rendit maître le premier en le faisant entrer dans sa mouvance en 1050. Il lui fallut encore bien des efforts pour s'en concilier les habitants dotés d'un fier esprit d'indépendance. Il garantit ses marches du sud en fortifiant Ambrières et Gorron conquis sur l'angevin.
II. Saint Fraimbault/Lancelot du lac,
héros des passages.
Les passages de l’eau,
les passages courtois,
Les passages héroïques,
les passages chrétiens, les ermites et le Graal.
Né, dans le roman, en Marche de Gaule et de Petite Bretagne, à Banvou, au Passais, fils de Ban de Banoïc et de la reine Hélène, Lancelot a reçu en baptême le nom de Galaad, il est issu d'une lignée prestigieuse, celle de Joseph d'Arimathie, « le gentil chevalier qui descendit Jésus de la Croix avec ses deux mains et le coucha dans le Sépulchre [4]» lequel conserve cette relique, précieuse entre toutes: le Graal, qu’il convoie en Occident dans un lieu connu de rares initiés et où règnent la lignée des rois pêcheurs qu’il a fondée. « C’est grâce à ce fameux chevalier dont descendit le grand lignage par qui la Grande Bretagne devait être illuminée car ils y portèrent le Graal et conquirent cette terre païenne à Notre Seigneur [5]». Lancelot descend donc d’une lignée de personnages sacrés parmi les plus prestigieuses, celle des gardiens du Graal.
Sa figure rencontre ici celle d’un personnage hermétique des Marches Armoricaines, saint Fraimbault, dont le nom signifie littéralement le lancier du lac[6], né vers 500, de parents « les plus riches et les plus considérés de l'Auvergne » et qui fut introduit très jeune à la cour de Childebert. On le voit alors être tiraillé entre le service divin et le service du roi et s'adresser à l'abbaye de Mici où il reçoit la prêtrise avant de s'enfoncer dans les solitudes boisées du Passais. Plusieurs paroisse portent encore aujourd'hui son nom [7]qui scandent sur le terrain les établissements de ce moine bâtisseur. Au 11ème siècle, saint Fraimbault avait déjà son église, à Saint Fraimbault sur Pisse, aumônée au chapitre du Mans. Au début du 12ème siècle, celle-ci fut cédée avec la seigneurerie du lieu à l'Abbaye de Beaulieu, fondée par Bernard, baron de Sillé le Guillaume. A la fin du 19ème siécle, la communauté était encore un prieuré de Saint Augustin à la présentation de l'Abbaye de Beaulieu.[8] Notons au passage que la paroisse de Saint Front, à Domfront en Passais, était administrée par un curé prieur dépendant de la même abbaye.
Dans les enfances de Fraimbault se rencontrent deux filiations: royale et monacale avec celle de deux territoires, l'Auvergne, province d'Aquitaine bien notée par les chroniques lequel comme espace mythique vient entrer en résonance avec ceux que le héros habitera dans les romans: l’espace des Marches de Gaule et de Petite Bretagne puis la Domnonée, à la cour d’Arthur. De la naissance de Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Banoïc et de la reine Hélène, jusqu'à la découverte de son nom par le héros, le thème du passage est récurrent dans les Enfances, il permet de mettre en perspective nombre de correspondances littéraires et hagiographiques avec la géographie et la mythologie locales aux marches du Maine.
Premier âge mouvementé que celui du jeune Lancelot, qui entre dans le vie au sein d'une histoire pleine de bruits et de fureurs, et qui le voit fuir, au coeur de son âge, le pays natal, celui qui porte le nom de son père. Plusieurs scenarii viennent souligner et rendre patente (limpide) la structure du récit, renforçant son statut de héros charnière, de celui qui se tient au gué, voué à la rencontre. Cette rencontre entre héros chevaleresque et personnages sacré intéresse le mythologue. Comme Drona, dans le Mahabharata[9], Lancelot est un personnage ambigu. Né d’une lignée sacrée, il se comporte certes en guerrier et en roi et obtiendra de ce fait un statut très particulier à la Cour d’Arthur, presque son égal.
A. les passages de l’eau..
A) le Banoïc: le lieu de la naissance de Lancelot se trouve décrit et identifié, il s'agit de "la marche de la Gaule et de la Petite Bretaigne". Topographiquement, cela correspond à la position de Banvou dans la réalité socio-historique. La forteresse principale en est Trèbe d'accès difficile[10]
"une petite rivière courait au pied du château,(...) sur la rivière, on ne pouvait mettre le siège, car il y avait un marais large et profond et, pour tout chemin, une chaussée étroite qui s'étendait sur plus de deux bonnes lieues". Autre précision, le "roi Ban avait un sien voisin qui marchissait à lui par devers Berri, qui était alors appelée Terre déserte" et "la prairie de Banoïc (s'étend) entre la Loire et l'Arsie", c'est là que Banin coupera la tête du sénéchal traître d'avoir livré à Claudas le secret de la chaussée des marais, ce qui déterminera l'assaut de Claudas de la Déserte contraignant Lancelot à son premier passage des eaux.
Nous avons identifié cette situation à la position particulière occupée par la paroisse de Banvou la plus septentrionale de l'ancien diocèse du Mans, lieu des cultes aquatiques d'un compagnon de saint Fraimbault, saint Ernier, également honoré à Céaucé (voir annexe).
Chaque année, s'organisaient en ces deux endroits, le 10 d'août, à Banvou et à les lundi et mardi de Pentecôte, à Céaucé, des processions circulaires appelées à Céaucé Petit Tour et Grand Tour qui n'avaient rien à envier à la célèbre Troménie de Locronan en Bretagne. De même, à Lassay, on peut encore voire aujourd'hui se dérouler, également le lundi de Pentecôte, une procession entre l'église de Saint Fraimbault et l'église paroissiale de Lassay où l'on porte en grande solennité le chef de saint Fraimbault[11].
B) La fuite de Ban, le père de Lancelot et le lac de Diane. Un Vendredi soir à la mi-août, le roi s'en va par un pont de branchages posé sur la petite rivière qui courait au pied du château. Il a tant chevauché, qu'il est sorti des marais et pénètre dans un forêt où il chevauche une demi lieue avant d'entrer dans une Belle Lande où il était allé maintes fois. Au pied d'un très haut tertre d'où l'on pouvait observer tout le pays, et d'où le roi voit son château brûler, ce qui lui cause une douleur mortelle, un lac, le lac de Diane (chapitre 1). C'est là que Viviane se tient, qui confisque l'enfant Lancelot à l'affection des siens et se jette à pieds joints dans le lac, au moment même où meurt le roi Ban (chapitre 3). Ce lac est décrit dans le roman (chapitre 6), il est au pied d'une colline et n'est "que d'enchantement". A l'endroit où il semblait qu'il y eut un grand lac profond, la dame avait des maisons fort belles et fort riches et au dessous d'elles coulait une rivière, petite, très plantureuse en poissons. Lancelot y passera ses enfances. C’est son second passage, doublet significatif, il s'opère:
- de la terre vers le royaume de l’au-delà ,
- de l’enfance à la jeunesse chevaleresque.
Hélène, la reine aux grandes douleurs prendra le voile dans une Blanche Abbaye de nonains, comparable à celle que fonda à Mortain le demi-frère du Conquérant.
Viviane, comme les Néréides, est nourricière et éducatrice, dans son palais au fond des mers, du jeune mâle princier, le Couros qui n'est pas élevé par sa mère, mais par la fille des eaux hantant les grottes et les rivages. L'investiture du prince viendra de la mer.
Concernant Lancelot, cette similitude est encore renforcée par l'hagiographie locale de son doublet religieux, saint Fraimbault, lequel, refusant une existence de patricien contre l'avis de ses parents, se retire à Ivry sur Seine où une grotte et une cascade s'enflant soudainement le dérobent à la recherche de ses proches.
De nombreux autres épisodes parallèles à l'histoire littéraire de Lancelot plaident en faveur d'une contamination du roman par ce personnage dont le corps est vénéré à Saint Frambourg de Senlis, première capitale des rois de France. C'est devant son tombeau qu'Hugues Capet sera élu par ses pairs. Détail curieux, les clés de voûte de la collégiale sont ornées de fleurs de lys surmontées de crapauds ou "raines", premier emblème de la royauté franque[12]. Ils symbolisent le caractère ondin du saint patron du lieu. Au Marches du Maine et de Normandie, deux paroisses portent ce nom: Rennes en Grenouille, ce qui est parfaitement redondant, prés de Lassay, et Rânes, aux portes de la forêt d'Andaines, connue pour sa légende de la fée à la Fontaine et qui met en scène une fée serpente de la tradition mélusinienne[13]. A Saint Fraimbault de Lassay, lieu de processions circulaires le Lundi de Pentecôte (cf annexe), on montre à l'angle NW de l'église du lieu, une pierre tombale enchâssée dans le mur de l'édifice. De l'époque mérovingienne, elle est marquée du double signe du calice ou Graal et du trèfle (symbole alchimique des ondins). Lancelot en héritera sa place dans les jeux de cartes: le valet de Trèfle.
De plus comme le fait remarquer Réjane Molina[14], tous les lieux de culte de saint Fraimbault dans le Maine présentent un rapport onomastique avec l'eau: Saint Georges de la Couée, (de lacq), Lavaré (de lavare = laver), Roézé (de ros rosée). le site de Saint Fraimbault de Prières, lui est sis dans une boucle de la Mayenne, une grotte abrite, au ras du flot, la statue de l'ermite, aujourd’hui encore très vénérée.[15]
C ) les passages de l'eau de Lancelot à la cour d'Arthur. Lancelot, ayant reçu son éducation de la Dame du Lac ambitionne d'être fait chevalier par Arthur. Il a dix huit ans. Son troisième passage, celui de l’accès au monde adulte, va être parfaitement ritualisé. La présentation aura lieu pour la fête de la Saint Jean "l'homme le plus éminent de gloire et de mérite qui eut jadis été conçu par assemblement charnel[16]".
"Ils ont tant chevauché qu'ils sont arrivés sur le rivage de la mer. Ils embarquent et abordent en Grande Bretagne, le dimanche soir, dans le port de Floudehueg.[17]" De là , ils chevauchent à la recherche du Roi Arthur qui est à Camaalot, pour la Saint Jean d'été, rappel de celui qui garantissait le passage en baptisant dans les eaux du Jourdain.
Avant de le quitter, entretenant le mystère de ses origines, la Dame du Lac ne lui révèle pas son nom mais qu'il est fils de roi. De la Marche de Petite Bretaigne à la Cour d'Arthur, l'itinéraire de Lancelot accédant à la chevalerie s'effectue ici sur la base d'un double passage de l'eau:
- d'abord, pour sortir du palais de la Dame du Lac, où il a été élevé, ce dont le conte curieusement ne dit rien à ce moment du récit, situation symbolique de la rupture avec l'univers féminin, celui des eaux primordiales, de la mère,
- ensuite pour accéder à Logres où se tient Arthur. Notons que Viviane l'y accompagne, véritable "courotrophe", fidèle à sa mission jusqu'au bout.
L'initiation chevaleresque: les exploits. Là , il devra confirmer son aptitude à la chevalerie en accomplissant trois exploits (chapitre XII):
- la délivrance, au nom de la Sainte Croix[18], d'une jeune fille prisonnière au milieu d'un lac, son modèle inversé féminin.
- la délivrance de la dame de Nohant, prisonnière du roi de Northumberland,
- le combat d'un chevalier, Alybon, qui se dit gardien du gué de la Reine, sur l'Humbrie, gué éminemment symbolique puisque c'est là qu'au temps de sa conquête, Arthur a rallié ses meilleurs chevaliers: Gauvain, Keu, Loth, et Yvain et défait les Sept Rois rebelles.
L'attribution du gué à la reine « le gué portait son nom parce que la reine avait été la première à le découvrir »[19] montre à quel point la participation de Lancelot à la souveraineté d'Arthur dépend de la femme. La souveraine prend ici le relais de la fée dans la conduite du jeune chevalier au travers des passages clés de son existence et l’on se souvient que Viviane reviendra manifester sa solidarité à Guenièvre dans un moment crucial.
Ce thème du gué est également présent dans le cycle de Cuchulainn qui défend seul la frontière de sa province et impose à la reine Medb un contrat au terme duquel chaque matin un guerrier sera envoyé « au gué qui sert de frontière ».
L'initiation chevaleresque: la connaissance. Enfin, Lancelot va conquérir le château de la Douloureuse Garde, (chapitre XXII) qui "occupe une position haute et belle entre l'Humbre et un torrent fait de plus de quarante sources".
De la même façon, on honore Saint Fraimbault dans la chapelle du château de Lassay, aujourd'hui salle des fêtes, dans la salle dite du jugement dernier où il apparaît dans une fresque à côte des apôtres du Christ. Avec ses formidables défenses, ce site de passage sur le chemin entre Normandi et Anjou, s'apparente sur plus d'un trait avec l'orgueilleuse entreprise du roman médiéval, devenue la Joyeuse Garde de Lancelot.
Ayant défait les chevaliers qui gardent le château, il découvre son nom sous une dalle et René Bansard avait le premier identifié les dalles mérovingiennes réemployées dans la construction de l'Eglise médiévale de Saint Fraimbault de Lassay . L'une d'elles porte la signature symbolique du chevalier de la quête, valet de Trèfle de nos anciens romans.
Les Enfances sont terminées, ce passage de l'eau a été le dernier de la période juvénile, celui de l'accès à la maturité. D’autres passages viendront alors conforter sa figure héroïque dans l’Imaginaire de l’Occident qui revêtent plusieurs formes: courtoises et héroïques.
B. Les passages courtois.
Amoureuses et hédonistes, le plus souvent à son corps défendant, lorsque une attirance incoercible (ou un philtre, comme Tristan), voire une tromperie, le pousse dans les bras d’une pucelle énamourée, ou de celle de la fille de son hôte, dont il aura un fils Galaad qui terminera ses aventures. Son passage prend alors la figure de la transgression.
C’est avec la reine Guenièvre, la propre épouse de son souverain qu’il connaît l’amour absolu, l’amour passion, celui qui vous emporte aux limites de vous-même, et dont la révélation précipitera le basculement de l’histoire arthurienne, initiant la fin des chevaleries terrestres. Cet amour s’inscrit en contrepoint de celui, tout filial, qu’il éprouve au début du roman pour la fée Viviane, sa mère adoptive, celle qui l’a ravi au fond du lac, le faisant participer de sa nature différente. et qui l’élèvera jusqu’à son admission à la cour d’Arthur où la reine prend en quelque sorte le relais après un épisode où Lancelot vit la question du double et l’expérience de l’individuation en se confrontant au personnage de Galehaut, leur amitié comportant incontestablement une composante homosexuelle.
On connaît les injonctions courtoises qui s’adressaient à Chrétien de Troyes et aux poètes de la cour d’Aliénor d'Aquitaine, petite fille de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours. C’est Marie de Champagne, la fille d'Aliénor, qui lui commanda, dit-on, la matière du Chevalier à la Charrette écrit "à la gloire de la dame", telle que la rêvaient les cours occitanes. Comme sa mère, dont la cour passait pour un modèle du genre[20], Marie de Champagne est connue pour avoir dirigé une cour d'Amour occitane. Celles-ci instituaient un code de conduite appelé «chevalerie d‘Amour », comme le fit la Table Ronde d'Arthur en matière de vertus chevaleresques[21], code qui fonctionne à rebours des impératifs moraux du temps. La dame du Lac le résume ainsi en s’adressant à Guenièvre à propos de ses amours illégitimes avec Lancelot. « Je vous prie de retenir , de garder et d’aimer par dessus tout celui qui vous aime par dessus tout... les pêchés du monde ne peuvent être faits sans folie, mais il a bien raison d’être fou celui qui trouve dans sa folie sa justification et son honneur. Et, si vous pouvez trouver folle votre passion, cette folie est honorable entre toutes, car vous aimez le Seigneur et la fleur de tous les mortels [22]». Pour Jean-Charles Payen, jamais la « dévotion à la dame » n’a été poussée aussi loin que dans les romans de Chrétien de Troyes. Elle culmine dans le Chevalier à la Charrette et apparaît déjà , dans le Conte du Graal de Chrétien, en rivalité avec la quête spirituelle. C’est bien entendu encore plus manifeste dans les romans en prose du XIIIème siècle.
- Le chevalier à la charrette de Chrétien. Cet épisode marque l’apogÃ
