Lancelot du Lac, héros multifonctionnel... 

 

Colloque du Centre de Recherche sur l'Imaginaire.

 

Nice, Mars 2001.

 

 

 

Lancelot du Lac, héros multifonctionnel,

récurrences d'une figure indo-européenne,

du prêtre roi gardien du bocage sacré

au médiateur post moderne.

Georges Bertin.

 

 

  

« Poisson soluble dans les eaux de la mythologie,

le mythe est une forme introuvable ».

Marcel Détienne. L’Invention de la mythologie. Gallimard, 1987, p.238.

§

 

Lancelot du Lac, archétype de la Chevalerie française au Moyen-Age, héros de la cour du roi Arthur, meilleur chevalier du Monde, n'a pas fini de nous fasciner comme nous séduit encore aujourd'hui la Quête entreprise par ses pairs à l'instigation de Merlin l'inspiré.

Nous nous y reconnaissons, d'une part parce qu'il incarne à nos yeux les grandeurs et les petitesses de l'éternel masculin et sans doute aussi parce que sa figure mythique, toujours active, où viennent coïncider des images héroïques, solaires et ascensionnelles que viennent corriger et euphémiser celles des eaux de ses enfances n'a pas fini de hanter notre Imaginaire comme nous provoquent à la rêverie les rapports qu'il entretient au monde des fées et à celui de l’éternel féminin.

Enfin, le destin hors mesure de ce héros romanesque plus réel que le réel, devenu moine chantant messe, n’est pas sans interroger notre modernité qui s’évertue à retrouver les équilibres d’une tripartition interrogeant et notre devenir social et les structures anthropologiques  issant de nos imaginaires contemporains.

Le mythe de Lancelot, tel que nous l’avons étudié, s’inscrit d’abord dans un espace et dans un temps mythiques qui participent de sa fondation en tant que héros des passages.

Nous nous trouvons sans doute, à propos de cette fresque gigantesque d’aventures humaines que sont les Romans de la Table Ronde, devant une mythologie humaine, tissée d’aventures comparables, parfois superposables à celles des grands récits fondateurs des indo-européens.

Né en Marche de Gaule et de Petite Bretagne, à Banvou, au Passais, fils de Ban de Banoïc et de la reine Héléne, Lancelot a reçu en baptême le nom de Galaad, il est issu d'une lignée prestigieuse, celle de Joseph d'Arimathie, « le gentil chevalier qui descendit Jésus de la Croix avec ses deux mains et le coucha dans le Sépulchre [1]» lequel conserve cette relique, précieuse entre toutes: le Graal, qu’il convoie en Occident dans un lieu connu de rares initiés et où règnent la lignée des rois pêcheurs qu’il a fondée. « C’est grâce à ce fameux chevalier dont descendit le grand lignage par qui la Grande Bretagne devait être illuminée car ils y portèrent le Graal et conquirent cette terre païenne à Notre Seigneur [2]».

Lancelot descend donc d’une lignée de personnages sacrés parmi les plus prestigieuses, celle des gardiens du Graal. Sa figure rencontre ici celle d’un personnage hermétique des Marches Armoricaines, saint Fraimbault, dont le nom signifie le lancier du lac, né vers 500, de parents «les plus riches et les plus considérés de l'Auvergne» et qui fut introduit très jeune à la cour de Childebert. On voit alors, dans la légende du saint, celui-ci être tiraillé entre le service divin et le service du roi et s'adresser à l'abbaye de Mici où il reçoit la prêtrise avant de s'enfoncer dans les solitudes boisées du Passais.

Dans les enfances de Fraimbault se rencontrent deux filiations: royale et monacale avec celle de deux territoires, l'Auvergne, province d'Aquitaine bien notée par les chroniques lequel comme espace mythique vient entrer en résonance avec ceux que le héros habitera dans les romans: l’espace des Marches de Gaule et de Petite Bretagne puis la Domnonée, à la cour d’Arthur. Il fera l'objet d'une dévotion particulière de la reine Adélaïde, femme d'Hugues Capet encouragée en cela par Gerbert d'Aurillac, devenu pape en l’an 1000 sous le nom de Sylvestre II, puis, au XIIème siècle, d’Aliénor d’Aquitaine, reine de France puis d’Angleterre. Il est vénéré dans 12 sites dont 10 aux Marches de l’Ouest.

 

Les passages de l'eau: l'initiation.

 

Premier âge mouvementé que celui du jeune Lancelot, qui entre dans la vie au sein d'une histoire pleine de bruits et de fureurs, et qui le voit fuir, au début de son âge, le pays natal, celui qui porte le nom de son père. Plusieurs scenarii viennent souligner et rendre patente (limpide) la structure du récit, renforçant son statut de héros charnière, de celui qui se tient au gué, voué à la rencontre. Cette rencontre entre héros chevaleresque et personnage sacré intéresse le mythologue. Comme Drona, dans le Mahabharata[3], il reviendra à sa première vocation. Comme lui, il ne pense dans son enfance qu’à s’adonner à l’étude et à l’ascèse avant que le sort n’en décide autrement.

 

Le lieu de la naissance de Lancelot  se trouve décrit et identifié, il s'agit de "la marche de la Gaule et de la Petite Bretaigne". Géographiquement, cela correspond à la position de Banvou (banoïc vicum) dans la réalité socio historique . La forteresse principale en est Trébe d'accès difficile[4] "une petite rivière courait au pied du château,(...) sur la rivière, on ne pouvait mettre le siège, car il y avait un marais large et profond et, pour tout chemin, une chaussée étroite qui s'étendait sur plus de deux bonnes lieues". On se souvient que le traître Banin livra à Claudas de la Déserte le secret de la chaussée des marais, ce qui déterminera Lancelot en fuite à son premier passage des eaux. C'est au bord d'un lac, le lac de Diane que se tient Viviane, qui confisque l'enfant Lancelot à l'affection des siens et se jette à pieds joints dans le lac, au moment même où meurt le roi Ban (chapitre 3). "Lac qui n'est que d'enchantement" car à l'endroit où il semblait qu'il y eut un grand lac profond, la dame avait des maisons fort belles et fort riches et au dessous d'elles coulait une rivière, petite, très plantureuse en poissons. Lancelot y passera ses enfances. C’est son second passage, doublet significatif:

- de la terre vers le royaume aquatique de l’en-deçà,

- de l’enfance à la jeunesse chevaleresque.

Viviane, comme les Néréides, est nourricière et éducatrice, dans son palais au fond des mers, du jeune mâle princier, le Couros qui n'est pas élevé par sa mère, mais par la fille des eaux hantant les grottes et les rivages. L'investiture du prince viendra de la mer.

Concernant Lancelot[5], cette similitude est encore renforcée par l'hagiographie locale de son doublet religieux, saint Fraimbault, lequel, refusant une existence de patricien contre l'avis de ses parents,  se retire à Ivry sur Seine où une grotte et une cascade s'enflant soudainement le dérobent à la recherche de ses proches. De nombreux autres épisodes parallèles à l'histoire littéraire de Lancelot plaident en faveur d'une contamination du roman par ce personnage  dont le corps est vénéré à Saint Frambourg de Senlis, première capitale des rois de France. C'est devant son tombeau qu'Hugues Capet sera élu par ses pairs. Détail curieux, les clés de voûte de la collégiale sont ornées de fleurs de lys surmontées de crapauds ou "raines", premier emblème de la royauté franque[6]. Ils symbolisent le caractère ondin du saint patron du lieu. Au Marches du Maine et de Normandie, deux paroisses portent ce nom: Rennes en Grenouille, ce qui est parfaitement redondant, prés de Lassay, et Rânes, aux portes de la forêt d'Andaines, connue pour sa légende de la fée à la Fontaine et qui met en scène une fée serpente de la tradition mélusinienne[7]. A Saint Fraimbault de Lassay, lieu de processions circulaires le Lundi de Pentecôte, on montre à l'angle NW de l'église du lieu, une pierre tombale enchâssée dans le mur de l'édifice. De l'époque mérovingienne, elle est marquée du double signe du calice ou Graal et du trèfle (symbole alchimique des ondins). Lancelot en héritera sa place dans les jeux de cartes: le valet de Trèfle. Notre équipe a établi les relations étroites existant  entre[8] tous les lieux de culte de saint Fraimbault et l'eau. Nous sommes ici en régime nocturne, comme si la figure hagiographique venait euphémiser le doublet chevaleresque [9]

Lancelot, ayant reçu son éducation de la Dame du Lac ambitionne d'être fait chevalier par Arthur. Il a dix huit ans. Son troisième passage, celui de l’accès au monde adulte, va être parfaitement ritualisé. La présentation aura lieu pour le médiateur de la Saint Jean "l'homme le plus éminent de gloire et de mérite qui eut jadis été conçu par assemblement charnel[10]".

 

"Ils ont tant chevauché qu'ils sont arrivés sur le rivage de la mer. Ils embarquent et abordent en Grande Bretagne, le dimanche soir, dans le port de Floudehueg.[11]"

 

De là, ils vont à la recherche du Roi Arthur qui est à Camaalot, pour la Saint Jean d'été, rappel de celui qui garantissait le passage en baptisant dans les eaux du Jourdain. Avant de le quitter, entretenant le mystère de ses origines, la Dame du Lac ne lui révèle pas son nom mais qu'il est fils de roi. De la Marche de Petite Bretaigne à la Cour d'Arthur, l'itinéraire de Lancelot accédant à la chevalerie s'effectue ici sur la base d'un double passage de l'eau:

- d'abord, pour sortir du palais de la Dame du Lac, où il a été élevé, ce dont le conte curieusement ne dit rien à ce moment du récit, situation symbolique de la rupture avec l'univers féminin, celui des eaux primordiales, de la mère,

- ensuite pour accéder à Logres où se tient Arthur. Notons que Viviane l'y accompagne, véritable "courotrophe", fidèle à sa mission jusqu'au bout. Là, il devra confirmer son aptitude à la chevalerie en accomplissant trois exploits tous situés sur des gués et associés à des figures féminines(chapitre XII). Leur attribution «le gué portait son nom parce que la reine avait été la première à le découvrir»[12] montre à quel point la participation de Lancelot à la souveraineté d'Arthur dépend de la femme. La souveraine (ou ses doublets) prennent ici le relais de la fée dans la conduite du jeune chevalier au travers des passages clés de son existence et l’on se souvient que Viviane reviendra manifester sa solidarité à Guenièvre dans un moment crucial.

Ce thème du gué est également présent dans le cycle de Cuchulainn qui défend seul la frontière de sa province et impose à la reine Medb un contrat au terme duquel chaque matin un guerrier sera envoyé « au gué qui sert de frontière » (cf Guyonvarc'h)..

 

Enfin, Lancelot va conquérir le château de la Douloureuse Garde, (chapitre XXII) qui "occupe une position haute et belle entre l'Humbre et un torrent fait de plus de quarante sources". Ayant défait les chevaliers qui gardent le château, il découvre son nom sous une dalle. Les Enfances sont terminées, ce passage de l'eau a été le dernier de la période juvénile, celui de l'accès à la maturité. D’autres passages viendront alors conforter sa figure héroïque dans l’Imaginaire de l’Occident qui revêtent plusieurs formes: courtoises et héroïques, courtois et spirituels lors de la quête du Graal.

 

Passages courtois.

 

Amoureux, son passage prend la figure de la transgression. C’est avec la reine Guenièvre, la propre épouse de son souverain qu’il connaît l’amour absolu et dont la révélation précipitera le basculement de l’histoire arthurienne, initiant la fin des chevaleries terrestres. Cet amour s’inscrit en contrepoint de celui, tout filial, qu’il éprouve au début du roman pour la fée Viviane, sa mère adoptive. La reine prenant en quelque sorte le relais après un épisode où Lancelot vit la question du double et l’expérience de l’individuation en se confrontant au personnage de Galehaut, leur amitié comportant incontestablement une composante homosexuelle.

Comme Aliénor, sa mère, dont la cour passait pour un modèle du genre[13], Marie de Champagne est connue pour avoir dirigé une cour d'Amour occitane. Celles-ci instituaient  un code de conduite appelé «Chevalerie d‘Amour», comme le fit la Table Ronde d'Arthur en matière de vertus chevaleresques[14], code qui fonctionne à rebours des impératifs moraux du temps. La dame du Lac le résume ainsi en s’adressant à Guenièvre à propos de ses amours illégitimes avec Lancelot. «  Je vous prie de retenir , de garder et d’aimer par dessus tout celui qui vous aime par dessus tout... les pêchés du monde ne peuvent être faits sans folie, mais il a bien raison d’être fou celui qui trouve dans sa folie sa justification et son honneur. Et, si vous pouvez trouver folle votre passion, cette folie est honorable entre toutes, car vous aimez le Seigneur et la fleur de tous les mortels [15]».

Pour Jean-Charles Payen, jamais la «dévotion à la dame» n’a été poussée aussi loin que dans les romans de Chrétien de Troyes. Elle culmine dans le Chevalier à la Charrette et apparaît déjà, dans le Conte du Graal de Chrétien, en rivalité avec la quête spirituelle. C’est bien entendu encore plus manifeste dans les romans en prose du XIIIème siècle. Il culmine lorsque le chevalier accepte de se laisser porter en charrette: « Amour le veut et il y monte ». Passage obligé pour Lancelot, cette mort sociale qu’il y rencontre l’incite à changer de registre ou de fonction au nom et pour l’amour de sa dame.

Les injonctions courtoises sont aussi le signe d’un autre passage celui du roman d’exploits au roman psychologique. le groupe social et ses équilibres s’effacent ici devant le libre arbitre, déjà individuel. La quête de la dame, (il s’agit de libérer Guenièvre captive de Méléagant dans le Chevalier à la Charrette de Chrétien et dans le Lancelot en Prose), loin de mettre en échec la propension du héros à la vaillance, le voit se confronter à de nouveaux types d’épreuves qui ont toutes trois trait au franchissement d’une eau félonesse:

- le passage des pierres, défendu par des chevaliers qui portent des haches et au milieu desquels Lancelot passe sans encombre comme s’il annulait magiquement leur pouvoir,

- le passage du Pont de l’Epée, « plus tranchante qu’une faux » au dessus d’un gouffre sans fond est défendu par des lions. Lancelot « après avoir regardé son anneau », annule là encore l’enchantement et parvient sur l’autre rive au prix de nombreuses souffrances,

- le passage du Pont sous l’Eau, où Gauvain manque de se noyer et dont Lancelot le sauve en lui tendant un bras secourable.

Si ces passages sont désormais accomplis, et c’est un des noeuds du récit, il faut l’attribuer, sans doute, moins au caractère héroïque des chevaliers (même si leur capacité de transcender les éléments est encore présente) qu’à la réalisation ainsi permise d’une des dimensions de leur Quête.

La dame, est ici souveraine et l’emporte sur les prouesses par l’attirance qu’elle provoque, comme amante, mais encore comme initiatrice, comme cellle qui confère aux chevaliers leur souveraineté. Elle initie pour Lancelot un chemin désormais inéluctable, celui des chevaleries célestes..

 

- le Château de la Merveille. Cette figure voit concrétiser en la parachevant la quête héroïque de Lancelot en même temps qu’elle apporte de précieuses informations sur la fonction qu’il occupe dans le roman. Arrivés à l’heure de basse vêpre, devant un château très puissant, Lancelot (toujours en charrette) et ses compagnons (Gauvain et un nain) rencontrent la plus belle demoiselle de la contrée, une pucelle (troisième figure de la femme) qui les invite. Elle leur fait préparer deux lits et jette un interdit sur le troisième « où ne saurait prendre de repos  que celui qui l’a mérité, sauf à le payer très cher ».Lancelot ne tient pas compte de l’interdit. A minuit, une lance au pennon enflammé jaillit comme foudre «  qui faillit le clouer au lit où il gisait ». Lancelot l’esquive, éteint le feu et prend la lance puis se recouche. Au matin, les chevaliers voient passer un cortège de deuil mené par la reine. Ils se lancent à sa poursuite. Parvenus à un carrefour, ils rencontrent une demoiselle qui leur apprend que ce cortège est celui de Méléagant, fils de Baudemagu, roi de Gorre, qui emmènent la reine prisonnière. Lancelot « oublie qui il est » et entre dans une profonde songerie dont il ne sortira que pour combattre un chevalier gardien d’un gué qu’il défait. Cette nouvelle aventure s’achèvera en un moutier où le chevalier Lancelot trouve un moine qui le conduit dans un cimetière renfermant des tombes, sur celles-ci, les noms de nombreux chevaliers d’Arthur. Une grande tombe est au centre, dont la dalle ne fut jamais soulevée par force humaine. Lancelot s’en saisit et la lève facilement, délivrant ainsi les prisonniers de ce royaume « d’où nul n’échappe ». Il a vaincu le signe même de la mort, effort symbolique qui montre les capacités du héros à passer d’un monde à l’autre, et encore des chevaleries terrestres aux chevaleries célestes marquées par le moine. Ses nouveaux passages seront dés lors spirituels.

 

Pour ce qui est de ses chevaleries terrestres, elles sont bien terminées puisque Lancelot finira dans une tour, prisonnier sur parole. Sa prison, qu’il regagne parés d’ultimes combats où il triomphe anonyme, ne préfigure-t-elle pas son abandon du monde terrestre? Dans le roman en prose, postérieur au texte de Chrétien, il embrassera la vie religieuse en se retirant dans un moutier parés l’écroulement des chevaleries arthuriennes. La Tour, chez Chrétien, n’est-elle pas située au royaume de Gorre (ou de Voire, Ile de Verre d’où nul n’échappe?). Cet épisode, préparé par celui du château/fée, est introduit par celui où Lancelot triomphe des enchantements.

 

Deux images du chevalier s’imposent dans ces passages:

- celle du champion, du guerrier combattant, vainqueur des éléments, des chevaliers félons et des animaux monstrueux, mais on remarquera que ces actions héroïques ne sont ni gratuites ni aveugles, qu’elles participent sans doute encore de la première fonction, car justicières lorsqu’il s’agit de défendre l’honneur Arthur et de punir des outrances,

- celles du magicien, capable de se jouer des enchantements du lit de la Merveille, qui reçoit des signes du ciel (le nom sur la pierre tombale, le bouclier ressoudé) lesquels marquent bien son statut d’intermédiaire, de passeur, d’exécutant du plan divin.

Première et deuxième fonction sont ici indissolublement liées et l’on voit que les romanciers n’entendent pas priver les représentants de la première fonction des valeurs de la deuxième.

 

passages chrétiens: les ermites et le graal.

 

Après ses aventures, Lancelot affrontera désormais le plus périlleux des passages, celui de l’Autre-Monde, passage spirituel préfiguré tout au long du roman par ses rencontres spirituelles de saints personnages et qui culminera dans la contemplation (pour lui incomplète) du cortège du Graal.

L’ermite occupe une position charnière dans le roman arthurien. Il se trouve toujours là au moment où le héros, après combat ou épreuves, doit passer par une période de marge, de solitude et solliciter son conseil. Sa figure est elle-même une figure du passage puisque ceux qui nous sont décrits comme prud’hommes le sont de par leur origine (ils furent autrefois de braves chevaliers qui ont choisi de fuir le monde, parfois même proches parents des chevaliers de la Table Ronde). Ils donnent des conseils éclairés au chevalier avant de lui faire partager leur retraite, sise au creux d’une nature protectrice et joignent d’ailleurs à l’accueil spirituel celui des soins physiques et médicaux. Lancelot lui-même connaîtra cette mutation puisqu’il finit ses jours comme moine chantant messe. En témoigne, nous l’avons vu, sa gémellisation avec les traits de l’ermite Fraimbault où se rencontrent les deux piliers de toute société indo-européenne , le guerrier et le clerc.

L’autre rencontre spirituelle, déjà plus élaborée, a lieu dans une île, c’est celle de Pellés le riche roi pêcheur. Avec lui, il peut aborder, même si sa contemplation lui est interdite, le mystère du Graal qui ne lui apparaîtra que voilé au milieu d’un cortège d’anges et d’une étrange procession dont on célébrait encore la mémoire au diocèse du Mans au 12ème siècle[16]. A sa vue Lancelot « sent ses yeux le brûler comme un brasier ardent et tombe comme mort [17]».

 

D’une fonction à l’autre.

 

Trois structures de l’Imaginaire semblent pouvoir analyser ici les rapports de Lancelot avec la [18]notion de passage:

 

- une dominante posturale ordonnée au régime héroïque et largement diurne des images, entre idéalisation et antithèse, lorsque la rencontre qui le laisse parfois pantois et cruellement blessé, lui apporte gloire et réputation, soulignée par son armure étincelante, le choc des armes, l’usage immodéré de la lance et de l’épée qui tranche. Sa figure de héros solaire y apparaît ici nettement soulignée par l’iconographie (le blanc chevalier) et la chronologie du récit (il combat de l’aube au coucher du soleil), est fait chevalier à la saint Jean d’été.. L’héraldique vient encore le souligner puisque Lancelot porte « d’argent à bandes de gueules ».

- une dominante copulative et dramatique, marquée par la dialectique des antagonismes développés au cours du roman et qui aboutit à la mise en scène, par le jeu des amours de Lancelot du Lac, du temps régressif, d’un temps hors du temps mais qui est parfaitement récurrent. «La porte ouverte, il se trouve soudain en présence de la reine et le voilà qui tombe en extase: les yeux fixés sur elle, il fait reculer son cheval jusque sous la voûte sans même s’en apercevoir[19]».

- une dominante mystique, un ensemble de rencontres avec des personnages sacrés au coeur de Nature, au château aventureux au milieu des eaux, domaine du riche roi pêcheur nous semblent analyser un régime d'images nocturnes marqué par le réalisme sensoriel, prolongeant le temps de la grotte aquatique. Il est repris par celui de la coupe, dans lequel les principes d'analogie et de confusion jouent à plein. Les origines aquatiques de Lancelot sont ici redoublées par divers épisodes des passages de l’eau.

Le château du Riche Roi Pêcheur lui-même est sis au milieu d’une île et l’on n’y accède que par mer. On y retourne et on en revient comme le flux y porte les héros et comme il finit par les emporter en l’Ile d’Avalon. La figure du temps s’ordonne ici au cycle, elle est soulignée par les généalogies qui conduisent Lancelot et, après lui, Galaad, à réaliser la Quête. Trois exigences accompagnent dés lors ces rencontres:

- au combattant, au guerrier héroïque, est donné de vivre un temps historique qui sera aussi celui des grands exploits. Lancelot est là un héros solaire qui se met en marche avec le jour et voyage en été, il combat jusqu’au coucher du soleil. Cette réalisation nécessite un rôle féminin protecteur pour être complémentaire et l'on sait bien que les héros fatigués ont besoin de repos et de soins. On pourrait encore assimiler cette période du roman à la conquête progressive, par le jeune homme, de son image masculine, confortée dans le roman de Lancelot, par la figure de Galehaut, son alter ego, sire des îles lointaines.

- au parfait amant, totalement asservi à sa dame, la reine Guenièvre, vivant l'Amour Passion sur le mode de la régression au coeur de Nature, dans des lieux aquatiques ou champêtres. A cette matrice universelle correspond un visage du temps suspensif, marqué par la prise des philtres, annulant magiquement son cours dans la consommation et la consumation du désir charnel. La femme y joue un rôle adjuvant, partenaire à part entière d'une inclination devenue passion qu'elle nourrit et dont le merveilleux est totalement aboli. Là, le héros fait véritablement l'apprentissage de la transgression des règles du fonctionnement social comme de ses propres valeurs, ce faisant, il participe de la souveraineté de la Reine et devient ainsi un quasi Arthur. On verra d’abord la puissance de celui-ci décroître lorsqu’il sera devenu l’ennemi de Lancelot.

- au Lancelot dramatique, qui conjugue les forces de la raison pour assumer la fatalité, correspond un rapport au temps qui fait alterner les cycles de l'espoir et du désespoir, de la satisfaction et de la frustration. Période indispensable à la résolution de la crise, préfigurée par l’évanouissement devant le Graal, elle débouche sur la mort dans l'ermitage qui réintroduit le héros dans le cycle spirituel en le faisant accéder à l'immortalité. En effet, si Lancelot meurt «moine chantant messe», c’est que son initiation est achevée, il est véritablement devenu un roi-prêtre. Mais, sans Guenièvre, le serait-il devenu?

 Lancelot trinitaire.

 Cette interrogation semble assigner à Lancelot des attributs et des fonctions qui échappent normalement à son statut.

Le thème mythologique du Roi des Poissons est présent incontestablement dans l’épisode du riche roi pêcheur, il rappelle la capacité du héros à garantir la fécondité, la fertilité et la prospérité du groupe social. Tirant argument du caractère chtonien et aquatique de Lancelot, d’être de l’au-delà de chevalier vert, que nous soulignons, Henri Fromage pense que ce thème a été christianisé depuis la figure héroïque et chevaleresque du personnage par le génie courtois, voyant se profiler, derrière le chevalier un personnage mythique,  de la troisième fonction. Notre réflexion sur le passage éclaire ce débat. A la lumière des épisodes précédemment décrits, il nous paraît en effet que nous assistons à un triple passage:

-          des enfance aquatiques aux exploits chevaleresques,

-          de l’héroïsme à l’amour courtois,

-          de l’amour courtois au monde spirituel.

Tout semble donc bien indiquer un glissement progressif d’une fonction à l’autre.

 D’abord, le personnage de Lancelot est inséparable de la première fonction, il participe de la royauté d’Arthur dont il garantit la souveraineté, l’un et l’autre sont complémentaires et  solidaires, ils partagent même la reine. A eux deux, ils marquent le dédoublement de la souveraineté. Accueil | changements | pages | tags

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