Les ermites et la forêt dans le roman arthurien. G.Bertin. 

Société de Mythologie Française.

Consolation (Jura).

Août 1997.

 

Communication.

 

[1]Les ermites et la forêt dans le roman arthurien.

 

Georges Bertin.

 

 Forêt et ermites occupent une position charnière dans les romans arthuriens.

 

La première est un espace transitionnel qui est indispensable à l'accomplissement des aventures héroïques auxquelles elle fournit un cadre préparatoire, les tournois ayant lieu aux portes des cités. Espace de réclusion et d'initiation pour les héros en quête d'aventures, lieu de rencontres aussi avec l'Autre Monde, en certains lieux bien localisés eux-mêmes dans l'espace forestier. Elle est incontestablement un topos de l'aventure chevaleresque et courtoise.

 

Quant aux ermites, ils se trouvent toujours là au moment où les héros, après combat ou épreuves, doivent passer par une période de marge, de solitude et solliciter conseil.

La figure de l’ermite est elle-même une figure du passage puisque ceux qui nous sont décrits comme prud’hommes le sont de par leur origine (ils furent autrefois de braves chevaliers (prud'hommes) qui ont choisi de fuir le monde, parfois même proches parents des chevaliers de la Table Ronde). Ils donnent des conseils éclairés aux chevaliers avant de leur faire partager leur retraite, sise au creux  forestier d’une nature protectrice et joignent d’ailleurs à l’accueil spirituel celui des soins physiques et médicaux.

 

L'ermite Ogrin est sollicité par Tristan et Yseut lorsque les deux amants se repentant pensent à revenir à la civilisation après leur période de réclusion volontaire hors de la civilisation. C'est lui qui facilitera le passage de l'état naturel où s'étaient complu les deux amants à celui qui leur permet de restaurer le lien social.

 

Perceval, après avoir échoué par sa niaiserie, à restaurer la virilité du riche Roi Pêcheur et à rendre la fertilité à sa terre, a essuyé de vifs reproches et, désespéré, a voyagé cinq années sans entrer dans une église. Un jour de Vendredi Saint, alors qu'il erre en armes dans une forêt, trois chevaliers lui reprochent sa conduite et l'invitent à se rendre chez un ermite voisin au coeur de la forêt. Celui ci l'accueille, le confesse et lui demande de raconter ses aventures. Il interprète alors le récit en lui annonçant la mort de sa mère, sa propre soeur, et lui révèle que le Roi gardien du Graal est son frère, puis l'ayant absous, et gardé deux jours (jusqu'à Pâques), il le renvoie dans le monde, là encore, il fait office de "passeur".

 

Les rencontres spirituelles ont parfois lieu dans une île, comme celle de Pellés le riche roi pêcheur. Avec lui, Lancelot peut aborder, même si sa contemplation lui est interdite, le mystère du Graal qui ne lui apparaîtra que voilé au milieu d’un cortège d’anges et d’une étrange procession dont on célébrait encore la mémoire au diocèse du Mans au XIIème siècle[2]. A sa vue Lancelot « sent ses yeux le brûler comme un brasier ardent et tombe comme mort [3]».

 

La rivière est partout présente dans le roman arthurien, dés que les héros sont en Quête d'aventures, et Claude Letellier attirait justement notre attention, dans un article récent, sur cet espace, sauvage, qu'il opposait à celui des alentours des cités et bien entendu à l'espace urbain.

Espace parfaitement mythifié, l'ager est un espace où tout devient possible en termes de sauvagerie: rencontre de monstres, de chevaliers pris de folie (cf La Folie Tristan), avec l'homonymie que nous constatons entre la feuillée et la folie, comme si en rejoignant la nature sauvage, les héros arthuriens abandonnaient peu ou prou leur civilisation.

C'est vrai de Perceval, décrit comme un jeune sauvage, niais et mal dégrossi qui est fasciné en voyant les chevaliers passer en forêt, il les prend pour des anges, ça l'est encore de Lancelot élevé au fond d'un lac au milieu de la "forêt qui surpassait en beauté toutes les forêts de Gaule et de la Petite Bretagne... et s'appelait Bois en Val" (Lancelot en Prose).

 

C'est aussi le fait de Tristan qui devient, lors de sa réclusion avec Yseult, au creux des bois habile à la chasse puisqu'il est doté de l'arc qui ne faillit jamais et mène avec son chien une vie véritablement primitive, vivant sur le milieu.

 

Dans sa fin elle-même, Tristan retourne comme on le sait au végétal puisque un arbre ou un rosier issant de sa tombe va enlacer celui qui sort de celle d'Yseult la Blonde, image sublime qui les renvoie l'un et l'autre à l'ordre naturel.

 

La Forêt est encore dans le roman arthurien le lieu de manifestations surnaturelles et terrifiantes comme l'a montré Francis Dubost[4], lieu délaissé de Dieu, elle hante l'imagination médiévale en y mettant en scène diverses figures de l'étrangeté: monstres, bêtes, forestiers obtus et nains difformes s'y trouvent sans cesse sur les chemins de la Quête qu'empruntent les chevaliers.

 

Un autre élément s'y trouve souvent accolé, c'est le motif de la fontaine dont on voit bien le lien avec la forêt, comme valorisation de la quête de l'intimité, parenté recherchée par les romanciers entre le refuge des sous bois et celui de l'eau matricielle procurant réconfort;

Hantée par les fées, elle apporte aux lieux fréquentés par elles, cette qualité qui est celle du locus amoenus,[5] facilitant le passage dans l'Autre Monde aux humains qui viennent à s'y égarer, entreprise risquée et périlleuse qui vient encore renforcer la fonction initiatique de la forêt médiévale.

 

Elle est aussi le repaire de Merlin, l'initié, personnage hybride, né d'une humaine et d'un démon, conseiller d'Arthur, il est une figure énigmatique et omniprésente qui ne sera défait que par le piège que lui tend Viviane et auquel il s'est lui même exposé. Captif de la prison d'air, il est désormais reclus dans son amouret son étrangeté.

 

Dans le manuscrit du Mans, cette présence du merveilleux véhiculé par les situations forestières est clairement mis en relation avec les figures érémitiques: Joseph d'Arimathie conduisant le cortège du Graal est conduit par une bête singulière jusqu'à un ermitage où se tenait un homme en habit religieux qui se jette à ses[6] pieds et lui demande sa bénédiction.

 

"Et quand je fus au fond de la vallée, je vis devant moi, une loge et devant l'huis était un homme de religion, vêtu d'une robe de religion qui était vieux et ancien. Et quand je le vis, je fus rempli de liesse et rendis grâce à Notre Seigneur de la compagnie qu'il m'avait ainsi donnée. Et quand il me vit, il ôta son capuchon et se jetant à mes pieds, il me demanda de le bénir et je le priai de se lever car j'étais un pêcheur qui ne pouvait le bénir"[7].

 Après l'avoir hébergé une nuit, il le conduit au Pin des Aventures où sourd une étrange fontaine au sable rouge comme sang, à l'eau froide comme la glace et  qui avait trois fois par jour la couleur de l'émeraude et l'amertume de la mer.

 

On reconnaît là les couleurs  de la Trinité, l'ermite venant prendre ici la relève des êtres surnaturels qui hantent d'ordinaire dans les versions anciennes les sous bois.

D'ailleurs Joseph va trouver prés de là une chapelle où il lui est donné de trouver le livre du saint Graal qu'il cherchait.

 

L'ermite consacre au sens fort la christianisation du mythe forestier en même qu'il prend la relève des êtres surnaturels qui la hantent.

 

On trouve d'ailleurs, dans la constellation des signes qui l'environnent dans les romans influencés par les cisterciens, cette même présence des arbres, lien avec les séjours célestes et les fontaines, lesquelles sont des points d'accès aux séjours chtoniens, qui participent de la rencontre des fées et de personnages et animaux surnaturels.

 

Ainsi, le Joseph d'Arimathie nous montre dans sa marche vers Avalon, Joseph, détenteur du Graal, pénètrer dans la forêt de Darnantes après avoir franchi une rivière profonde et humide , la Cilice.

Il y aperçoit un cerf blanc accompagné de quatre lionsqui porte à son col une chaîne d'or, il y verra la figure du Christ qui est ici signifié par le blanc et l'or, couleur respectivement de la virginité et de l'humilité., les quatre liosn figurant les quatre évangélistes.

  

C'est en effet l'espace forestier qui permet cette double rencontre, ce double accés. Entre l'air et les eaux, la forêt forme bien la dialectique fondamentale de l'imaginaire naturel.

 Dans ce même roman, on voit ainsi le Jour de La Croix adorée (Sainte Croix), le roi entrer en  la forêt périlleuse pour requérir le service d'un ermite, après avoir assisté aux offices, il voit une fontaine où il va boire et se fait couper le cou par derrière.

 Dans le Lancelot propre, Hector des Mares arrive prés d'un fontaine nommée La Fontaine de l'Ermite qui guérit ceux qui blessés boivent de son eau.

 

 Pays de marches, aux confins de Bretagne, de Normandie et du Maine, le Passais a formé de tous temps une contrée intermédiaire entre ces provinces que reliaient de très anciennes voies antiques dont l'une d'elles, le "chemin potier", joignait entre eux les bassins des rivières de la Mayenne, de la Sonce de la Varenne et de la Vire (3).

 Pour revenir et illustrer un sujet déjà bien étudié, celui de l'enracinement folklorique de la légende Arthurienne, et participer à cette idée, patiemment défendue par l'érudit ornais René Bansard, que ce terroir du Passais, s'il a quelque chose à voir avec le pays des Grandes Merveilles dont parlent les anciens romans, a, de ce fait, servi de cadre et par là même condensé un grand nombre d'événements festifs qui en font, au plan symbolique, un lieu de passage, nous montrerons le parallélisme frappant entre nombre de situations hagiographiques locales et la vie légendaire de quelque héros arthuriens.

 Connu longtemps pour ses étendues boisées escaladant une succession de collines formées par le vieux relief armoricain, il devint très tôt un haut lieu du druidisme dont monuments mégalithiques et traditions rappellent l'emprise.

 Dans la région des Marches de Petite Bretagne et de Normandie, que nous avons étudiée, les légendes hagiographiques décrivant l'arrivée des moines civilisateurs du Passais au VIème siècle les représentent souvent occupés à détruire les bois consacrés aux "faux dieux", telles celui des prêtresses d'Eros qui avaient élu domicile sur le territoire de l'actuelle paroisse de St Bômer les Forges, du nom du saint qui brisa les autels de leur culte, leurs idoles et menhirs. Ainsi, les saints ermites fondateurs de la civilisation dans ces contrées retirées se trouvèrent tôt nantis, dans l'âme populaire, par une sorte de retour des choses, des vertus que l'on attribuait précédemment aux divinités des sources et des bois, le culte nouveau se superposant à l'ancien sans trop de difficultés au niveau de la pratique quotidienne.

 Une des caractéristiques du Passais, c'est, aujourd'hui, l'existence de traditions très vivantes dont nous devons l'origine aux .moines défricheurs du VIème siècle. Leurs établissements monastiques ayant disparu dans la grande tourmente des invasions normandes aux IXème-Xème siècles, le Passais s'est retrouvé, vers l'an Mil, très convoité par les Bretons à l'Ouest, par les Normands au Nord, par les comtes du Maine et d'Anjou au Sud et par les rois de France à l'Est.

Le parallélisme est souvent trés frappant entre leurs légendes hagigraphiques recueillies dans les solitudes boisées du Passais et celles des chevaliers de la Table Ronde

Nous avons montré ailleurs[8], après le père Moisan, les processus de gémellisation des figures hagiographiques des marches du Maine, les saints ermites Ernier, Fraimbault, Bômer avec celles de chevaliers arthuriens Léonce de Payerne, Lancelot du Lac, Baudemagu et avons nous-même proposé des rapprochements entre la figure mythologique de saint Ortaire, l'ermite du Bézier et celle d'Arthur lui-même.

 

Lancelot lui-même connaît cette mutation puisqu’il finit ses jours comme moine chantant messe. En témoigne, nous l’avons vu, sa géméllisation avec les traits de l’ermite Fraimbault où se rencontrent les deux piliers de toute société indo-européenne , le guerrier et le clerc.

 On pourrait déjà placer là une premiére analogie avec le personnage de Saint Fraimbault  de Lassay, issu d'une famille noble, éduqué à la cour de Childebert comme tous les jeunes nobles de son temps, c'est à dire d'abord au métier des armes, Fraimbault affronte la vie religieuse par une rupture radicale avec son milieu, s'exilant volontairement, tel un chevalier errant, affrontant seul tous les dangers et sa quéte, pour être spirituelle, n'en est pas moins héroïque. Il y a encore du chevalier dans ce moine qui s'enfonce au VIéme siécle de notre ére dans les solitudes boisées du Passais pour y répandre la bonne nouvelle.

 Fils de Ban de Banoïc et de la reine Héléne, Lancelot a reçu en baptème le nom de Galaad, il est issu d'une lignée prestigieuse, celle de Joseph d'Arimathie, qui passe, dans l'Ecriture sainte pour avoir été un ami de Jésus de Nazareth et aurait recueilli, après la crucifixion, le corps du Christ ainsi que les principaux instruments  de la Passion dont cette relique, précieuse entre toutes: le Saint Graal.

 Saint Fraimbault ne l'est pas moins qui est né vers 500, de parents les plus riches et les plus considérés de l'Auvergne. Son pére, en effet gouvernait cette région pour le roi Clovis et ne manqua pas de  lui donner la meilleure éducation en l'introduisant trés jeune à la cour de Childebert.

On voit alors, dans la légende du saint, celui-ci être tiraillé entre le service divin et le sevice du roi: comme mû par un appel intérieur il se retire dans un lieu peu fréquenté, puis poursuivi par la vindicte de ses parents, leur échappe miraculeusement (épisode de la citerne d'eau qui se gonfle et le dérobe à la vue des siens), s'adresser à l'abbaye de Mici où il reçoit la prétrise avant de s'enfoncer dans le Maine.

La double filiation de Fraimbault: royale et monacale est là manifeste, s'y ajoute celle d'un territoire, l'Auvergne, province d'Aquitaine bien notée par les chroniques.

 

Lancelot est ainsi enlevé, à sa mère tout bébé et ravi au royaume sub-aquatique de la fée du Lac, Viviane, où il vivra, d'une certaine fàçon, dans cet autre monde avant de revenir chez les humains. Ce qui accentue encore le caractère hybride du personnage participant, par son père Ban de Banoïc, d'une royauté incarnée dans une lignée charnelle et par sa mère d'adoption, l'ondine, d'une essence différente.

 Saint Fraimbault, on l'a vu, se dérobe volontairement à l'entourage familial, et l'eau joue également un grand rôle dans son histoire puisqu'il échappe aux soudards que Childebert a lancé à sa poursuite à la faveur d'une grotte aquatique qui le dérobe à la vue de ses poursuivants.

 L'un de ses ermitages, à Saint Fraimbault de Priéres, est, de nos jours encore, entouré des eaux de la Mayenne qui le cernent tandis que l'église de l'actuelle paroisse de Saint Fraimbault de Lassay, lieu de sa sépulture, mire les reflets de son clocher dans un petit lac, résidu d'un plan d'eau de dix fois supérieur et dont le profil est encore bien visible dans les prés environnants.

 Enfin, comme Lancelot, Frambaldus de Laceio (du Lac) est un ondin comme en témoigne la pierre tombale que l'on montre à l'angle du mur nord-est de l'église de St Fraimbault de Lassay qui porte un tréfle, symbole alchimique des ondins.

Lancelot est ainsi enlevé, à sa mère tout bébé et ravi au royaume sub-aquatique de la fée du Lac, Viviane, où il vivra, d'une certaine fàçon, dans cet autre monde avant de revenir chez les humains. Ce qui accentue encore le caractère hybride du personnage participant, par son père Ban de Banoïc, d'une royauté incarnée dans une lignée charnelle et par sa mère d'adoption, l'ondine, d'une essence différente.

 

Ainsi nous avons étudiée et déja présnte les parentés symboliques existant entre Ortaire et Arthur[9].

Le systéme de représentations concernant Saint Ortaire y est tout à fait fascinant.

D'abord, c'est un ermite: il est représenté comme tel à Ecouché et Saint Siméon, à Etavaux, Avranches, au Ménil Huet, à Plomb, soit revêtu d'une cape, en habit monastique, parfois le chapelet pendant à sa ceinture et la main appuyée sur un bâton en tau tandis que l'autre porte un livre.

Nous avons là une image tout à fait classique dans les tarots qui nous montrent l'ermite, (Arcane 9) en vieil homme revêtu d'une cape, appuyé sur un bâton qui, dans certains cas, porte un chapelet de sept roses tandis que s'enroulent autour deux serpents. Il a une lampe à la main.

D'un point de vue initiatique,([10]) l'ermite, arcane 9, a comme lettre de référence dans l'alphabet hébraïque le TETH, proche du TAU grec.

Il signifie initiation, soit dans le plan divin où l'ermite est celui qui reçoit la révélation, soit dans celui de l'homme où il indique la voie initiatique. D'un point de vue strictement matériel, l'ermite est figure de perfectionnement.

"Un vieillard enveloppé d'un manteau avec une crosse dans une main et une torche dans l'autre qui chemine sur une route inconnue".

Ce vieillard qui a vécu la vie, posséde l'expérience de ses chutes nombreuses et diverses et se trouve au seuil du temple.

Le manteau est signe de protection, la crosse de connaissance occulte et la torche ou la lampe de la révélation divine.

Nous reconnaissons les attributs de Saint Ortaire à l'exception du livre qui vient ici remplacer la lampe allumée, mais le Livre de la Loi n'est il pas, révélation, lumiére qui luit dans les ténébres de l'ignorance?

Le testament de l'ermite est celui du droit et de la nécessité où se trouve l'humanité d'entrer dans la voie initiatique pour intégrer le plan divin, réaliser le vieux réve des premiers hommes: devenir semblables aux dieux.

Sur ces bases, on peut sans doute conjecturer que les lieux de Saint Ortaire, à l'écart des agglomérations, (le Bézier est un lieu désert planté de bouleaux, ce qui indique une certaine aridité du sol), lieux consacrés par l'usage à des fins de propitiation purent être aussi lieu de marge, voire de réclusiopn pour les jeunes générations promues à l'intégration sociale, comme ils le sont encore aujourd'hui pour les moines qui y vivent dans la sainteté et la mortification.

Les attributs du saint ne sont pas moins parlant si on veut bien s'y arrêter.

Le tau, la canne sur laquelle le Saint s'appuie dans les représentations les plus primitives, est instrument de conciliation([11]), de transcendance, il passe pour figurer un serpent fixé à un pieu, soit la mort vaincue par le sacrifice. dans l'Ancien Testament, c'est le bois du sacrifice lui même et Isaac fut épargné par substitution d'un bélier.

Pour Jean Danielou([12]), les textes anciens rapprochent le signe de la croix de la lettre TAU, signe, dans le livre d'Ezéchiel, de l'appartenance à la communauté primitive, encore repris par les Esséniens et dans l'Apocalypse de Saint Jean où les élus sont marqués au front de la lettre TAU, sceau du Dieu vivant.

On trouve également dans la Gnose, une troublante figure ambivalente, proche des déesses de la fécondité, qui symbolise la virginité sans tache et nous avons vu:

a)- qu'Ortaire arrive dans ce pays en délivrant une vierge d'un Dragon (ou serpent), autre symbole gnostique, celui du Mal, comme Arthur délivre le pays du Mont Saint Michel d'un géant.

b)- que son culte est associé à celui de Sainte Radegonde qu'on invoque pour les récoltes, suite à son aventure personnelle où les moissons lui servent également, en la dissimulant à la vue de ses poursuivants, à protéger sa virginité menacée par Clotaire à laquelle elle avait été mariée contre son gré.

On peut suggérer l'hypothése qu'en ces temps reculés où le christianisme s'implante en Gaule, (nous sommes au VIéme siécle, période sombre), que certaines chrétientés locales furent tentées par des doctrines qui leur semblaient plus proches des pratiques populaires liées aux cultes soli-lunaires que par des dogmes chrétiens au demeurant pas toujours trés bien fixés, ni compris, ni transmis.

La tentation gnostique existe aussi au XIIéme siécle, date de l'implantation dans nos régions du culte de Ste Radegonde([i]), comme nous l'avons montré par ailleurs en décrivant l'emprise exercée sur les fidéles par les prédicateurs gnostiques au diocése du Mans au XIIéme siècle..

L'association autour de la figure de l'ermite, du TAU, du Livre et du Dragon permet sans doute de l'envisager.

 Dans un ouvrage déja cité, nous notions que tous les clercs ayant composé des récits arthuriens s'étaient trouvé dans la mouvance des souverains anglo-normands et notamment de la reine Aliénor d'Aquitaine, devant sans doute à ses origines (elle était la petite fillle de Guillaume IX d'Aquitaine, le prince des troubadours) et à ses intérêts: la théologie trinitaire, voire la gnose orientale, et dans l'ensemble, nous concluions que la matière de Bretagne est, pour l'essentiel, anglo-normande.

Ce que nous savons du développement des Abbayes normandes, de Lonlay, de Mortain, de Savigny et du Mont Saint Michel vient encore nous conforter dans cette opinion. Leur histoire est en effet révèlatrice des liens qui existent enrt le roman arthurien et la vie érémitique aux marches de Normandie et de Petite Bretagne.

 Prenons exemple de l'Abbaye de Savigny, proche du Mont Saint Michel, en marche du Petit Maine et de l'Avranchin.

Elle trouve son origine avec la prolifération des ermites bien connue dans la région qui nous occupe au début du XIIéme siécle, autour d'Avranches, en cette fameuse forêt que nous avons identifiée ailelurs à celle de Darnantes du Roman en prose, lorsqu'en 1112, Saint Vital, chapelain de Robert de Mortain, prédicateur de la première croisade, et évangélisateur du Cotentin, du Bas Maine et de la Bretagne fonde cette abbaye sur un chemin montois.

Cet éléve de Robert d'Arbrissel, lui-même fondateur de l'Abbaye de La Roë et de Fontevraud, fut sans doute sensible aux critiques [ii]se faisant jour dans le clergé dont plusieurs dignitaires s'élevaient avec vigueur contre ces ermites (on en dénombra jusqu'à 140) qui vagabondaient et préchaient dans les forêts du Passais, donnant parfois sans doute un témoignage peu en rapport avec les régles de l'Institution.

Ayant obtenu de Raoul comte de Fougéres, la concession d'un territoire il y établit une abbaye qui essaimera dans tout l'Ouest et en Grande-Bretagne (68 fondations aux XIIème et XIIIème siècles).

Ainsi, ces ermites apparaissent dans les premières chartes de Savigny et sont connus pour avoir construit des chapelles dans la région du Passais, leur mode de prédication itinérant, leur évangélisation et leur vie érémitique leur attirant de nombreux fidéles.

En 1114, un chanoine de Chartres, Rainard, mettra en relation leur vie érémitique et celle de la vie de l'Eglise primitive, preuve incontestable d'un retournement de l'opinion.

Les "Saints de Savigny"([iii]) développérent considérablement cette abbaye. Fusionnée avec les cisterciens en 1147, elle connut les faveurs d'Henri II qui la visita deux fois, la première pour y rencontrer les légats du pape le 17 Mai 1172 et négocier avec eux les circonstances de sa pénitence publique à Avranches 4 jours plus tard, en expiation du meurtre de Thomas Beckett e tla seconde en 1173([iv]).

Sise à l'emplacement de défrichements tardifs, au coeur de la Terre Gâte, dont témoignent les toponymes locaux: St Laurent ou Aubin de Terregatte, Désertines, Landelles, Louvigné du Désert, il semble évident que son paysage aie pû impressionner les clercs de la cour d'Henri II chargés des récits [v]arthuriens, de même la prolifération des ermites dans les romans arthuriens semble être proportionnelle à celle de la région, au début du XIIéme siécle.

Savigny est également un lieu de transmission possible des récits hagiographiques et légendaires du fait de ses possessions ou filiales outre Manche puisque dés 1138, l'abbaye comptait 10 fondations en Angleterre dont deux situées en Cornouailles britanniques (Quarr Abbey 1132 et Buckfast 1136)..

Un des ermites contemporains de Vital, Raoul de la Futaie, fonda Loc Maria prés de Quimper et l'Abbaye de St Sulpice la Forêt entre Rennes et Fougéres. Tout se passe en fait comme si la Matière de Normandie avait pris le chemin breton.

A Savigny, abbaye des Marches de Maine et de Normandie, se réalise sans doute l'hypothése de Jean Frappier [vi] estimant que la rédaction et la diffusion des romans de la Table Ronde n'avaient pu se réaliser que dans le cadre de la civilisation anglo-normande et de ses abbayes, à partir de lieux où cette civilisation était en contact avec les sociétés celtiques et aussi avec celles du Midi.

Les processus littéraires d'enracinement déjà cités y ont assurément trouvé et une matière hagiographique (les Vitae) et un carrefour mythico-légendaire, et une situation historico-géographique propres à les inspirer.

Gilles Susong[vii] a fort bien mis en évidence la composition dans la Vita du Bienheureux Pierre d'Avranches, ancien trouvère converti à la vie monacale, vénéré de son vivant par Henri II, d'un récit dit "de la glorieuse révélation faite à un chevalier breton" lequel, ravi au ciel aperçut, au pied du trône du Christ, un moine blanc de Savigny, Pierre d'Avranches. Récit qui n'a pas manqué d'influer sur les récits graaliques.

 

([i]) cf à ce sujet, notre article de l'Occident des Lanciers à l'Orient des lumiéres, in Les Romans de la Table Ronde... op. cit.

[ii] Malenbroek (Von) Joseph, Vital, l'ermite prédicateur itinérant, Revue de l'Avranchin, Mars 1991, N° 346.

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