publié in Religiologiques, Montréal.
GRAAL.
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"Le Graal est polymorphe, chacun porte en soi son Graal tel qu'il l'imagine et le cultive". Jean-Charles Payen, 1981.
Les mythes arthuriens parlent, à qui veut bien les entendre, de façon contemporaine. Ils constituent des transversalités; interrogeant le sens des situations culturelles et sociales observables encore de nos jours, ils s'appuient réellement sur des représentations avec lesquelles ils entrent en dialogue en même temps qu'ils nous racontent les origines des cultures et groupes sociaux.
L'héritage de la pensée dualiste qui veut qu'à une proposition on en oppose une autre, aboutissant à une logique du tout ou rien, nous avait fait négliger la réalité, toujours paradoxale, et la mise en oeuvre de projets s'appuyant sur une pensée dialectique. La lecture des textes anciens fondateurs de note civilisation nous ramène, de ce point de vue, à une certaine humilité épistémologique. Elle nous enseigne que nous ne pouvons faire l'économie d'un traitement de la complexité, et comme Lancelot du Lac, figure hermétique, aux carrefours de sa propre histoire et de la Quête, nous devons simultanément et dialectiquement interroger le sens des interactions à l'oeuvre là où ils sont, c'est à dire toujours en interface.
Structure à la fois historique et anhistorique, le mythe est langage, significatif de la condition humaine. Sa fonction médiatrice est encore croyance, tant il suscite adhésion, est moteur de réflexion, de désir, de volonté, possède réellement une efficacité symbolique dont témoigne la réflexion que nous proposons sur le mythe du Graal. Pour ceux qui, comme nous, tentent d’assumer cette figure mythifiée, .il s'agit bien d'une expérience, non pas une perception des sujets enfermés en eux-mêmes mais sentiment d'un effort voulu, incarné dans la résistance, dans les sensations vectorisées par un effort de l'être, "saisissant globalement la constance des sujets, leur incarnation et leur liberté. »[1]
Brisant l'unidimensionnalité de discours, nous avons montré que ces modèles fonctionnaient bien comme transversalités comme projections fantastiques de la réalité activant à la révélation de l'imaginaire individuel et social prenant sens à la fois dans l'actualité du mythe et dans l'inscription dans des territoires réels, ceux qui organisent aujourd’hui le passage comme ils ont pu l'être dans d'autres espaces, dans d'autres temps.
Ainsi avons nous senti la dimension d'un avenir ancré dans l'Imaginaire social de sociétés dont rendent compte les littératures qui en sont issues rendues plus intelligibles tant Mythe et Eschatologie ont en commun comme l'avait bien vu Paul Ricoeur la "force du vécu »[2]. Car le mythe, dans son expression symbolique, n'est-il pas pétri des profondeurs de l'humain? Ne correspond-il pas "à l'émergence du désir constitutif du sujet tel qu'il peut se faire jour, travesti et déformé par le jeu des convenances, des contraintes et des interdits sociaux »[3]?
Ce faisant, nous participons peut-être un peu de la réalisation d'une sociologie du sacré, telle que la définissait le Collège de Sociologie, soit:
"- l'étude du sacré impliquant celle de l'existence sociale dans toutes ses manifestations,
- l'établissement de points de correspondance entre les tendances obsédantes fondamentales de l'étude de la psychologie individuelle et les structures directrices qui président à l'organisation sociale et commandent ses révolutions.[4] "
ETYMOLOGIE.
GRAAL (pluriel gréaux) est un nom masculin qu'on trouve répandu au Moyen-Age, notamment du 11éme au 15éme siécle([5]). A cette époque, il désigne communément une coupe, un vase, (de cratalem qui se rattache au grec Kratêra) ([6]). Lui est donc associée l'idée de contenant, grazal (provençal), le grial (espagnol) est équivalent au calix, d'où calice, il est aussi marmite, chaudron (calderon)([7]).
Le mot Graal évoque aussi les bassins, les fontaines, les entrées souterraines, les grottes... Ainsi, l'étymologie germanique permet d'en étendre le sens à la tombe (graben = creuser, Grab = tombe également liée à l'idée de contenant.
Le crater était un vase où l'on mélangeait l'eau et le vin, c'était aussi un réceptacle à huile. En 1150, le moine Hélinand de Froidmond assimile gradalis (= graal) et scutella (écuelle)([8]).
Si l’on s’en réfère à la théorie élaborée par Gilbert Durand dans les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, on comprend dés lors pourquoi de cette idée de contenant, lié à l’oralité, (grasal, grasale, gresel), on soit passé, dans les romans arthuriens du Moyen-Age, au Saint Graal, vase mystique. Il semble en effet qu’il y ait attirance entre les schèmes de l’intimité de la nutrition et ceux de la mystique. Idée vérifié par le traitement parallèle que nous avons souvent souligné dans les romans arthuriens entre les personnages sacrés et les chevaliers, dans leur rapport aux dames et au temps[9].
Au XIIIème siècle, la Quête du Saint Graal devient la fin ultime de toute chevalerie. Il est encore décrit comme coupe d'abondance dans le Roman en Prose lorsque, le jour de la Pentecôte, les Chevaliers de la Table Ronde sont réunis, apparaît un vieillard en robe blanche tenant un jeune chevalier vêtu d'une armure couleur de feu (Galaad), qui annonce au Roi et à ses compagnons la venue du Graal, lequel se manifestant dans les airs, remplit la palais de parfums et charge les tables de mets succulents. Les chevaliers de la Table Ronde jurent tous alors, après Gauvain, de se mettre en campagne, toute affaire cessante, pour découvrir la vérité du vase très précieux à la fois nourricier et but d’une quête spirituelle.
Au terme de cette Quête, seuls trois chevaliers, les plus jeunes et les plus purs, Bohort, Perceval et Galaad parviendront au château du Graal, ils assisteront à une messe dite par Josephé, le fils de Joseph d'Arimathie au cours de laquelle Jésus-Christ leur apparaît et assisteront aux mystères du Graal et de la lance qui saigne.
Mais un seul d'entre eux, Galaad, sera admis à contempler l'intérieur du Vase; ayant considéré les choses spirituelles qui s'y trouvent, il sera ravi au ciel. "Depuis lors, il n'y a jamais eu aucun homme, si hardi fut-il, qui aie osé prétendre qu'il l'avait vu"([10]).
La mystique du vase mystique est d’ailleurs très présente à l’époque médiévale dans le, dans la pensée chrétienne, notamment grâce au culte de la Vierge Marie développé par Saint Bernard..Adam de Saint Victor, dans un hymne à la Vierge, l'interpellait ainsi:
. "Salve Mater Salvatoris,
. Vas electum, vas honoris
. vas caelestis gratiae
. ab aeterno vas provisum
. vas insigne, vas excisum
. Manu sapientiae."
"Salut, mère du Sauveur,
vase choisi, vase d'honneur,
vase de la grâce céleste,
vase préparé de toute éternité,
vase insigne, vase creux,
main de sagesse."
Une autre interprétation fait ressortir la parenté entre Graal et Calx, la pierre blanche, chaux, ou pierre brûlante, épurante, liée à la pureté, ou encore au calx, le talon.
René Guenon propose aussi Gradale: livre ou graduale (graduel). C'est le sens de la Parole perdue, de la parole originelle à retrouver, d'où la nécessité d'une Queste. Graduel, c'est aussi le Grand Livre de la Nature des Alchimistes, le Liber Mundi, révélation du Monde. Dans l'Apocalypse de Jean, il s'identifie à L'Arbre de Vie. On est ici proche du symbolisme de la Croix et l'on retrouve dans certaines régions les instruments du supplice du Christ associés au Graal et à la Lance de Longin comme les symboles du Graal et de la Lance sont associés à la première parole du Coran.
Partant de la signification que lui donne Wolfram von Eschenbach, (pierre d'émeraude tombée du front de Lucifer dans laquelle fut taillé le Graal), l'herméneutique rapproche les verbes latins caelere = orner et caedere = tomber, immoler. Caedes prend le sens de sang versé. En français en dérive césure (= taille de pierre). Les pierres taillées cultuelles renvoient ainsi au mythe du Grand Architecte et il faut se rappeler que les Tables de la Loi étaient des pierres taillées.
Projection verticale de la clef de voûte céleste, la pierre d'exil (lapis exilis) ou pierre du ciel (lapis coelis) est identique au rocher d'émeraude qui forme le seuil du pays de Qâf, dans la tradition musulmane à la fois centre du monde et son extrémité. Lieu intermédiaire entre le monde terrestre et le monde angélique, il est celui où s'incorporent les esprits et se spiritualisent les corps, celui du Principe eucharistique dont se nourrissent les élus([11]).
L'as de coupe du tarot représente ainsi une coupe-Graal s'élevant en château à sept tours([12]). Il symbolise les sphères célestes. Le Graal est encore château voué à l’inaccessibilité. La problématique se pose donc dans un contexte lié au ciel et à ses projections terrestres, architecturales. D'où l'importance du burin, le ciseau du graveur. Le caelator est le ciseleur et aussi l'architecte.
La Pierre-Table-Livre est aussi La Table d'Emeraude des Alchimistes et les Hermétistes désignaient volontiers le Christ comme la véritable pierre philosophale et comme la véritable Pierre d’Angle.
En même temps, le contenant Graal est, d'une manière mystérieuse identifié à son contenu, à la figure de l'aqua permanens, le Mercure, véritable vase caché, jardin philosophique où notre soleil naît et se lève.
La référence indo-européenne renvoie l'origine du Graal à la racine KERT- soit tordre, tresser, car l'on peut penser que les premiers objets contenants étaient confectionnés en tresses (corbeilles). Curieusement, cette idée de claie, qui figure aussi dans la légende de la cathédrale d’osier de l’abbaye de Glastonbury, refuge supposé du Graal, est aussi celle du lien, de l'attache (cratis), et l'on voit bien en quoi le graal est le lien qui unit les chevaliers d'Arthur dans leur Quête. Elle a, en même temps, donné Hort, hourt (palissade) et behort (tournoi), en espagnol bohordo (petite lance), images qui sont loin d'échapper à l'univers arthurien. C'est sans doute pour cela que les fêtes allemandes du Moyen-Age étaient appelées des Graals.
La racine KER signifie Coeur, cette image est aussi proche de(2) la symbolique développée dans les romans arthuriens. Le graal comme contenant du sang du Christ, ou Saint Graal signifierait aussi Sang Réel (cf l'anglais Sangrail), l'évolution du mot est ici liée au développement à l'époque des croisades du culte du Précieux Sang, et mutatis mutandis, du Sacré Coeur etc.
Cette problématique du sang n'a pas manqué de provoquer grandes déraisons, et l'on se souvient de l'intérêt que les nazis portaient, en le sortant de son contexte, au Graal dont ils avaient entrepris la quête([13]), mêlant là délires d'interprétation fondés sur le sang et obsessions racistes..
La thématique du graal est, on le voit très riche, véritable carrefour sémantique que vient confirmer l'analyse historique.
Historique.
Le mot Graal apparaît en 1010, dans le testament du comte Ermengaud d'Urgel qui lègue à l'abbaye sainte Foy de Conques "gradales duas de argento".
Il est employé pour la première fois en littérature française dans le Conte du Graal ou le Roman de Perceval de Chrestien de Troyes, paru vers 1170, et s'inspirant d'une source perdue.
" un graal entre ses II meins
une damoisele tenoit...
Li graaus qui aloit devant
De fin or esmeré estoit,
Pierres precïeuses avoit
El graal de meintes menieres,
Des plus riches et des plus chieres" v 3173
"li graaus ...la u li sains sans glorieux del Roi des rois fu recheus".
On y voit Perceval témoin, au château du riche roi pêcheur d'un cortège au milieu duquel se trouve le Graal aux vertus fécondantes mais que le silence du bachelier réduit à l'impuissance.
Un auteur allemand de la fin du XIIème siècle, Wolfram von Eschenbach, reprend avec succès ce thème dans son roman Parzival. Wagner s'en inspirera pour le livret de son Parsifal.
Chez Wolfram von Eschenbach, le Graal est taillé d'une pierre précieuse, l'émeraude tombée du front de Lucifer, lors de la chute des Anges, elle sera emportée plus tard là où l'on situait le paradis terrestre. L'on se souvient que la pierre de la kaaba des musulmans est aussi une pierre taillée apportée du ciel par l'ange Gabriel.
"Enfin apparut la reine. Son visage rayonnait d'un tel éclat que tous crurent que le jour se levait. Son vêtement était fait de soie d'Arabie, et sur un tissu vert émeraude, elle portait la quintessence de toutes les perfections du Paradis, une chose qui était à la fois racines et branches. Cet objet s'appelait le Graal et il dépassait tout ce qu'on pouvait souhaiter sur la Terre. La Noble dame qui était seule à pouvoir porter le Graal avait nom Répanse de Schoye. La nature du Graal était telle qu'il fallait que celle qui en prenait soin fut pure et exempte de toute fausseté... Le Graal était la fleur de toute félicité, une corne d'abondance de tous les délices du monde, si bien qu'on pouvait presque le comparer aux splendeurs du Paradis." Parzival, Livre V.
"A Munsalvaesche, de vaillants chevaliers ont leur demeure auprès du Graal. Ces Templiers livrent combat afin d'expier leurs pêchés.... Leur nourriture, ils la reçoivent d'une pierre qui, en son essence, est toute pureté, on l'appelle lapsit exilis. C'est par la vertu de cette pierre que le phénix se consume et devient cendres, mais il renaît de ses cendres. Il n'est point d'homme, si malade fut-il, qui, s'il voit cette pierre, ne soit assuré de ne pas mourir dans la semaine qui suit ce jour. Il ne vieillit pas non plus mais il garde l'apparence qu'il avait au moment où il a vu la pierre. Elle lui donne une telle force que le corps garde la fraîcheur de la jeunesse. Cette pierre est ainsi nommée le Graal." Parzival-l.IX.
On trouve encore cette référence au Graal:
- au XIIIéme siècle:
dans la Vulgate du Lancelot en prose ou corpus Lancelot-Graal, oeuvre anonyme composée vers 1225-1228, premier roman en prose et en langue vulgaire de notre histoire deux des cinq volumes qui la constituent sont consacrés au Graal: le premier à l'Estoire del saint Graal et le quatrième à la Queste del saint Graal.
"C'est l'écuelle dans laquelle Jésus mangea l'agneau le jour de Pâques avec ses disciples. C'est l'écuelle qui a servi pour leur agrément tous ceux qui m'ont servi; c'est l'écuelle que jamais mécréant ne vit sans le payer d'un profond désagrément. parce qu'elle a servi l'agrèment de tous, on l'appelle le Saint Graal. Tu as vu maintenant ca que tu as tant désiré voir et convoité...." La Queste del Saint Graal.
- chez Robert de Boron, premier auteur à avoir composé un cycle complet autour du Graal, lequel fait paraître en 1212, une trilogie, le Roman de l'Estoire dou Graal ou Joseph d'Arimathie en vers, Merlin, Perceval,
Nous sommes désormais dans un dépassement, sous influence chrétienne des significations du Graal attachée au chaudron d'abondance des Celtes. Chez Robert de Boron, le Graal est le vase dans lequel Jésus but pendant la Cène, qu'il utilisa pour dire la première messe et où Joseph d'Arimathie recueillit le sang de ses plaies après son supplice. Transporté en Occident, il repose dans l'île d'Avalon, lieu mystique identifiée, dans l'entourage des Plantagenêts, à l'abbaye cistercienne de Glastonbury. La lignée de Joseph d'Arimathie, celle des gardiens du Graal, dont Lancelot est un descendant, assure sa protection. Le propre fils de Lancelot, Galaad, achèvera la Quête et le cycle pourra alors se renouveler.
- dans le Roman de Balain, lui même partie du Merlin en prose du XIIIéme siècle,
- dans Cleomades d'Adenet le Roi,
- dans Durmart le Gallois,
- dans Le roman des aventures de Fergus, de Guillaume le Clerc,
au XIVème siècle:
-dans Fouke Fitze Warin,
- dans Gyron le Courtois,
- dans Die Abenteuer Gawains und le Morholt mit den drei Jungfrauen aus der Trilogie,
- dans Le Roman du Hem de Sarrasin,
A partir du XIVème siècle, on trouve des traductions des romans du Graal dans toutes les langues européennes., le mythe contaminant alors la sculpture, la peinture, l'architecture, et le théâtre. Un des témoins de ce dernier genre, encore observable de nos jours, est le Teatro dei Puppi sicilien qui représente les aventures des chevaliers de la Quête.
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