La Rencontre.
Colloque Arcanes IFPP.
Strasbourg.
22-23-24 Mai 1996.
Rencontres et figures de l’Imaginaire
dans le roman de Lancelot du Lac.
G Bertin. Angers.
« J’aime les vieux livres, comme les vieilles églises... de l’amour sérieux que mérite tout trésor capable d’enrichir la vie présente aux dépens de la vie passée.
C’est donc comme éléments de science plutôt que comme poésie que je recherche les chants et les épopées populaires, les romans mêmes, matériaux historiques d’une valeur bien supérieure pour celui qui en pénètre le sens symbolique et mystérieux, à la valeur que leur attribue celui qui, s’en tenant à la forme, n’y voit qu’un trésor de fables plus ou moins ingénieuses. »
Emile Assolant. Revue littéraire du Calvados. 1877.
Rencontres et figures de l’Imaginaire dans le roman de Lancelot du Lac. G Bertin.
Introduction.
1) rappel historique et littéraire A) la Matière de Bretagne.
B) qui est Lancelot?
2) Lancelot du Lac, héros de la rencontre.
A) La rencontre des Traditions.
a) judéo-chrétiennes,
b) celtiques et folkloriques,
c) occitanes,
d) orientales.
B) Le Héros des Passages.
a) le Banoïc,
b) le lac de Diane.
c) à la cour d’Arthur. (initiation exploits, connaissance).
C) le Héros de la Rencontre héroïque,
amoureuse,
spirituelle.
3) Structures de l’Imaginaire et visages du temps.
Conclusion.
Rencontres et figures de l’Imaginaire dans le roman de Lancelot du Lac. G Bertin.
Dans l'ouvrage qu'elle a consacré à Aliénor d'Aquitaine, Régine Pernoud écrit: "la gloire d'Arthur prend corps à travers une multitude d'oeuvres poétiques à l'époque et dans l'entourage d'Aliénor. Lui-même et ses chevaliers, bénéficiant de l'extraordinaire osmose qui va s'opérer entre la Matière de Bretagne, les grands thèmes de la Chevalerie et de l'Amour Courtois, vont devenir des figures immortelles et, dans cette transformation s'opère le miracle littéraire du XIIème siècle (...) toutes les fois que l'on cherche à s'expliquer d'où est venue, comment s'est opérée cette fusion entre courtoisie, thèmes chevaleresques et mythes celtiques, on se trouve infailliblement ramené vers la cour d'Aliénor.[1]"
C’est de cette fusion, de cette rencontre que nous allons nous entretenir, mais il n’est sans doute pas superflu de resituer notre propos.
1) rappel historique et littéraire.
A) la Matière de Bretagne.
On appelle "Matière de Bretagne" l'ensemble des oeuvres qui traitent des aventures légendaires du roi Arthur, de ses chevaliers et de leurs familiers. Les textes produits dans cette veine sont écrits entre les IXème et XVème siècles, soit pendant pas moins de six siècles...
Jean-Charles Payen rappelait qu'au Moyen-Age cette matière était opposée (Jean Bodel) à la Matière de France (celle de la chanson de geste traditionnelle) et à la matière antique (adaptations françaises de romans de l'Antiquité, récits des origines: Roman de Thébes, de Troie, Enéas et comportait déjà des aspects courtois.
Du 9ème siècle où Nennius commence à écrire l'histoire des Bretons de Grande Bretagne (Historia regum Britanniae) qui met en scène un chef de guerre (dux bellorum), Arthur, à la tête des tribus celtes de Domnonée, à Wolfram Von Eschenbach (XIIIème siècle) qui compose un Parzival dont s'inspirera Wagner, et à Sir Thomas Malory qui écrit une Morte d'Arthur, via Geoffroy de Monmouth et Gullaume Wace (XIIème), ou encore Robert de Boron (XIIIème) et de nombreux anonymes, la littérature arthurienne se répand sur le continent comme motif d'inspiration pour les lettrés mais aussi la sculpture (ex l'archivolte de la cathédrale de Modène), les arts graphiques, témoins de la vogue considérable qu’elle connaît.
Plusieurs thèmes s'y rencontrent, à la mode du temps, il en est un qui perdure, celui de la Table Ronde. Il rappelle une situation très ancienne : la réunion des guerriers autour d'un feu central dans la hutte gauloise. Elle est aussi l'image du Monde médiéval.
Dans les romans arthuriens, elle est revêtue d'une triple signification:
1°) La table de la Cène réunissant les apôtres autour du Christ,
2°) la table du Graal qu'institue Joseph d'Arimathie, reflet de la précédente,
3°) la table fondée par Arthur, pour asseoir sa chevalerie et sa souveraineté où nul n'a la préséance. Seul un siège y est interdit, le siège périlleux .
Ce motif symbolique apparaît à une période (XIIème-XIIIème) où la civilisation médiévale se trouve à son apogée: ce sont les Croisades([2]), les Templiers, la période d'or gibeline en Italie, temps de haute chevalerie.
C'est aussi une période de synthèse métaphysique et culturelle entre les civilisations arabes, celtes, romaines, nordiques qui s'altèrent réciproquement en se côtoyant notamment à Tolède et au royaume Normand de Sicile.
La plupart des récits arthuriens mettent en scène :
- un souverain,
- un porteur du Graal : Joseph d'Arimathie.
- une Terre promise, île ou cité , un centre.
- des personnages aux dons surnaturels: fées, Merlin...
B) Mais qui est Lancelot du Lac ?
Lancelot du Lac, archétype de la Chevalerie française au Moyen-Age, héros de la cour du roi Arthur, meilleur chevalier du Monde n'a pas fini de nous fasciner comme nous séduit encore aujourd'hui la Quête entreprise par ses pairs à l'instigation de Merlin l'inspiré.
Nous nous y reconnaissons, d'une part parce qu'il incarne à nos yeux les grandeurs et les petitesses de l'éternel masculin et sans doute aussi parce que sa figure héroïque, solaire et ascensionnelle n'a pas fini de hanter notre Imaginaire social. Ses aventures d'enfance viennent corriger et euphémiser, dans les rapports qu'il entretient au monde des fées et à celui des eaux, son image désormais mythique.
Lancelot est à la fois héros festif et objet de nombre de démonstrations spectaculaires. Un inventaire rapide de la production contemporaine à son sujet, du Chevalier de neige de Boris Vian (1945), au film de Georges Bresson (1967) et au tout récent Lancelot de Jerry Zucker (USA-1996) avec Richard Gere, Sean Connery et Julia Ormond, est emblématique de cette situation. Elle donne à penser aussi sur ce point.
Personnage apparu en littérature sous la plume de l'un de nos plus grands poètes médiévaux, Chrétien de Troyes, qui publie ses aventures entre 1177 et 1179 sous le titre "Le chevalier à la charrette", Lancelot du Lac, le meilleur chevalier du Monde, fils de Ban de Banoïc, né aux marches de Gaule et de Petite Bretagne est également connu depuis le XIIIème siècle du fait de la publication, vers 1223, d'une gigantesque fresque intitulée Lancelot-Graal.
Ses 8000 pages, telles que la restitue l'actuelle édition critique d'Alexandre Micha ont contribué à répandre ses exploits dans toute l'Europe comme en témoigne l'extraordinaire profusion de récits héroïques et légendaires consacrés à ce personnage et à ses compagnons d'aventures.
Véritable, pour reprendre l'expression de Jean Markale, "deus ex machina du monde arthurien", la figure de Lancelot du Lac a semblé à d'aucuns l’archétype de la culture chevaleresque du XIIème siècle.
Son attribut, la Lance, qui est aussi son patronyme, (et c'est aussi celui de l'ermite Saint Fraimbault de Lassay: Frambaldus de Laceio= le porteur de framée du Lac), indique à quel point Lancelot est l'archétype de la chevalerie du temps n'étant jamais désigné autrement que par la périphrase "le meilleur chevalier du Monde".
Dans toutes les traditions, l'idée de lance est inséparable de celle d'axe, de pilier.
Si, en Orient, la lance ornée de joyaux est plongée dans la mer et si le sel qui en dégoutte forme la première île, les Celtes ont toujours attribué au dieu Lug le port de la lance de feu, implacable, indissolublement liée au chaudron magique. Chez les Grecs, symbole guerrier, elle est offerte en récompense aux officiers et aux soldats et représente la force publique. En Afrique Noire, elle évoque la puissance guerrière, celle du roi. Elle est aussi le principe masculin et trouve au Moyen-Age sa mise en scène la plus somptueuse dans ces fêtes des Lances que sont les tournois au service de l'idée même de chevalerie.
Cette figure de la lance, dans le roman de Lancelot, se rencontre avec un autre objet symbolique auquel les chevaliers de la table Ronde d’Arthur ont voué leur vie et leurs aventures: le Graal, calice féminoïde, objet céleste que Galaad, le propre fils de Lancelot, achèvera de conquérir. C’est au château du Graal qu’après bien des aventures, Lancelot concevra, à son insu, son fils lors de sa rencontre avec la fille du riche roi pêcheur, Pellés.
2) Lancelot, héros de la rencontre.
Nous analyserons le motif de la Rencontre à travers trois thèmes présents dans le roman:
- la rencontre des traditions du temps dans la constitution du personnage de Lancelot du Lac,
- sa situation en tant que héros des passages, lieux de rencontre,
- les rencontres qu’il fait lui-même avec trois figures imaginées par les auteurs arthuriens: le héros combattant, la dame, l’ermite et le Graal.
D’abord, d’un point de vue littéraire, le personnage de Lancelot du Lac est le lieu de rencontre, de coïncidence de plusieurs types de traditions, lesquelles en cachent souvent d’autres, la judéo-chrétienne, la celte (le folklore), l’occitane et l’orientale.
A) Lancelot: la rencontre des traditions.
a) Lancelot est revêtu des couleurs de la Tradition ésotérique judéo-chrétienne.
Fils de Ban de Banoïc et de la reine Héléne, Lancelot a reçu en baptême le nom de Galaad, il est issu d'une lignée prestigieuse, celle de Joseph d'Arimathie, « le gentil chevalier qui descendit Jésus de la Croix avec ses deux mains et le coucha dans le Sépulchre [3]» Il conserve cette relique, précieuse entre toutes: le Graal, qu’il convoie en Occident dans un lieu connu de rares initiés et où règnent la lignée des rois pêcheurs qu’il a fondée.
« C’est grâce à ce fameux chevalier dont descendit le grand lignage par qui la Grande Bretagne devait être illuminée car ils y portèrent le Graal et conquirent cette terre païenne à Notre Seigneur [4]».
La figure de Lancelot du Lac rencontre ici celle d’un personnage hermétique des Marches Armoricaines, saint Fraimbault, né vers 500, de parents « les plus riches et les plus considérés de l'Auvergne ». Son père, en effet gouvernait cette région pour le roi Clovis et ne manqua pas de lui donner la meilleure éducation en l'introduisant très jeune à la cour de Childebert.
On voit alors, dans la légende du saint, celui-ci être tiraillé entre le service divin et le service du roi et s'adresser à l'abbaye de Mici où il reçoit la prêtrise avant de s'enfoncer dans les solitudes boisées du Passais, entre Maine, Petite Bretagne et Normandie.
Dans les origines de Fraimbault se rencontrent deux filiations: royale et monacale avec celle de deux territoires, l'Auvergne, province d'Aquitaine bien notée par les chroniques lequel comme espace mythique vient entrer en résonance avec ceux que le héros habitera dans les romans: l’espace des Marches de Gaule et de Petite Bretagne et la Domnonée, à la cour d’Arthur.
Figure ambiguë au Bocage normand, Lancelot-St Fraimbault est ainsi un moine-chevalier ou encore un prêtre-roi, résumant en lui-même les deux premières fonctions des sociétés indo-européennes décrites par Georges Dumèzil.
Dans plusieurs écrits, nous avons déjà mis en perspective([5]) les textes de la Légende Arthurienne et les principaux sites du Passais.
Transféré à Senlis, en la collégiale saint Frambourg, avec ceux de quelques autres ermites du Passais, le corps de saint Fraimbault, dont les reliques sont également honorées à Beaune, fera l'objet d'une dévotion particulière de la reine Adélaïde, femme d'Hugues Capet encouragée en cela par Gerbert d'Aurillac, devenu pape en l’an 1000 sous le nom de Sylvestre II, puis, au XIIème siècle, d’Aliénor d’Aquitaine, reine de France puis d’Angleterre.
b) les origines celtiques des romans arthuriens, le folklore et son rôle.
Jean Markale[6] a montré, après Jean Marx [7], que Lancelot du Lac recouvrait un personnage mythologique de la tradition panceltique, le dieu Lug.
Christian Guyonwarc’h décrit les liens qui existent, dans la civilisation celtique entre Lug, dieu de la Lumière, qui possède la Lance comme attribut, et la fonction druidique du passage, entre Guerre et Sacerdoce.
La référence aussi omniprésente, dans la religion celte à l'Autre Monde, qui n'est pas le monde des disparus mais un monde vivant[8], sorte d'Elysée peuplé d'immortels, se vérifie également dans les Romans de la Table Ronde.
Le Sid est localisé en Irlande au delà de la mer, à l’Ouest, sous la mer ou au fond des lacs ou encore dans des collines et sous des tertres[9].
Ces motifs de contes de fée -aujourd'hui remis au goût du jour avec d'ailleurs beaucoup de talent dans les romans néo-arthuriens de Mme Marion Zimmer Bradley [10], s'entrecroisent là avec les histoires tribales et les traditions nationales de Grande-Bretagne .
Lancelot est ainsi enlevé, à sa mère tout bébé et ravi au royaume sub-aquatique de la fée du Lac, Viviane, où il vivra avant de revenir chez les humains. Ce qui accentue encore le caractère hybride du personnage participant, par son père Ban de Banoïc, d'une royauté incarnée dans une lignée charnelle et par sa mère d'adoption, l'ondine, d'une essence différente.
Comme lui, Saint Fraimbault se dérobe volontairement à l'entourage familial, et l'eau joue également un grand rôle dans son histoire puisqu'il échappe aux soudards que Childebert a lancé à sa poursuite à la faveur d'une grotte aquatique qui le dérobe à la vue de ses poursuivants.
Pressentie par Jean Frappier[11], la thèse dite de l'enracinement folklorique de la Lègende Arthurienne née des travaux obscurs et incessants d'un modeste chercheur solitaire, René Bansard, reçoit maintenant un accueil quasi-unanime de la part des spécialistes de cette question tel Paul Zumthor [12] :
"les fictions qui constituent les anciens romans proviennent en grande partie d'un fonds légendaire ou folklorique, d'origine celtique dans certains cas, colporté par des récitants ou conteurs itinérants. Ce fonds légendaire, les romanciers l'appellent eux-mêmes la matière de Bretagne: ils évoquent par là un monde féerique vaguement situé quelque part dans les brumes de l'océan. Mais ce fonds légendaire, "celtique " ou non, était condamné, rejeté par les ecclésiastiques comme survivance païenne. Tout se passe comme si, à partir de l'an 1100, pour des raisons qui pourraient être liées à la poussée paysanne, démographique, cette vieille culture, ces légendes, ce folklore refoulés, suspects d'être inspirés par le démon, ont fait surface."
De nombreux épisodes biographiques de l'un et de l'autre se recouvrent exactement.
Nous avons vu que tous deux sont fils de roi, vivent à la même époque, entretiennent un rapport privilégié dès leur jeune âge avec les mondes subaquatiques.
Tous deux connaissent, au cours de leurs jeunes années, un scénario initiatique qui les voit passer par les stades de la séparation (ils sont enlevés à leurs parents) de la marge (ils sont éduqués dans un endroit retiré (pour Lancelot chez la Dame du Lac et pour Saint Fraimbault, à l'abbaye de Micy) et de l'agrégation (c'est l'accueil de Lancelot à la cour du roi Arthur et le début de la vie apostolique de Saint Fraimbault et de ses compagnons au Passais). L'un et l'autre sont associés dans les récits légendaires au conte de la charrette, récit d'ailleurs très archaïque et vivent la fin de leurs jours dans un ermitage retiré, leur tombe, après trépas étant honorée à l'égale de celle d'un saint.
Au XIème siècle, saint Fraimbault avait déjà son église, à St Fraimbault sur Pisse (Orne), aumônée au chapitre du Mans.
De nombreux sites s'honorent du culte de Saint dans tout l’Ouest, sur les marches des possessions des Plantagenêts, aux XIIème-XIIIème siècles, et se réclament de notre ermite du Bas-Maine qui prend souvent, dans les hagiographies locales, les allures d'un véritable héros.
Grand jouteur devant l'Eternel et surtout devant les dames, la présence de Lancelot garantit la souveraineté d'Arthur et leur discorde marquera le déclin des chevaleries arthuriennes en consacrant la fin du règne de ce monarque celte comme l'installation des ermites au Passais signe la fin des cultes préchrétiens.
Il est surtout connu des élèves du secondaire par l'épisode du chevalier à la charrette où on le voit déchoir de sa condition chevaleresque, sur l'ordre de sa dame, en acceptant de se laisser conduire en charrette, signe d'infamie pour un chevalier. Ce thème est présent aussi dans les vitae de saint Fraimbault.
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