Modèles hagiographiques et Chevaliers de la Table Ronde. 

Modèles hagiographiques et

et Chevaliers de la Table Ronde.

Georges Bertin.

 

Notre quête personnelle nous a amené à croiser à de nombreuses reprises, sur le terrain des Bocages de l’Ouest, des personnages énigmatiques. L'énigme, il est vrai, est, ici, associée à un pays dont les habitants aiment à entretenir l'ambiguïté, surtout vis à vis des " horsains ", plus soucieux de garantir leur intégrité que d'accueillir le changement. C’est là, que suivant les intuitions du regretté René Bansard, nous n’avosn de cesse de comprendre le rôle joué par des modèles hagiographiques locaux encore très vivants dans ce que Jean-Charles Payen nommait l’enromancement durécit arthurien. Rappelons-en brièvement l’essentiel: les poètes et scribes anglo-normands vivant dans l’entourge des souverains Plantagenêts, à l’ombre des abbayes normandes aux 12ème et 13ème siècles, s’imprègnent de sitautiosn locales entre Le Mans et Le Mont Saint Michel, entre Angers et Caen et réalisent un véritable accomplisement littéraire à des fins politiques, théologiques. Un terroir, le domfrontais y est sollicité et constitue une véritable matrice culturelle.

Le Passais est ainsi une entité profondément marquée par ses caractères historique et géographique. En effet, son étymologie même, (passus, le passage), inscrit dans la mémoire des hommes les atouts d'une région de collines et de landes sauvages, de solitudes boisées où fleurirent depuis la plus haute antiquité les mythologies et les hagiographies. Elle a fourni à la littérature médiévale quelques uns de ses plus beaux thèmes d'inspiration.

Avec sa ligne de crêtes culminant à près de 300 mètres et formant une défense naturelle à une pénétration Nord-Sud comme les vallées encaissées de la Mayenne et de ses affluents gouvernent aisément le passage d'Est en Ouest, le Passais occupe une position privilégiée sur le plan stratégique qui fit de son histoire une des plus mouvementées des provinces de l'Ouest de la France. En témoignent les nombreuses batailles sièges et conquêtes émaillant, (de la création du comté de Bellême et Domfront, véritable " Etat-tampon" par Louis IV en 942, à la prise du château de Domfront en 1418 par les Anglais,) l'histoire de cette petite province dont les places fortes de Lassay, Ambrières et de Gorron étaient aux temps médiévaux les protections avancées. Héritière de l'ancien pagus cenomanensis (pays des gaulois cénomans), elle a conservé jusqu'à nos jours des particularismes très vivant.

Lorsque au 6éme siècle, St Innocent, évêque du Mans, envoie vers cette nouvelle Thébaïde des moines qui ont noms Fraimbault, Ernier, Bômer, Constantien, Auvieu... pour y créer, avec leurs ermitages, les premiers ilôts de la civilisation, il est loin d'imaginer l'extraordinaire florès de hauts faits, de récits légendaires et de cérémonies pieuses, de fêtes, enfin, que ce petit terroir coincé entre Maine, Anjou, Bretagne et Normandie va sécréter. Pays de marches aux confins de Bretagne, de Normandie et du Maine, le Passais a formé de tous temps une contrée intermédiaire entre ces provinces que reliaient de très anciennes voies antiques dont l'une d'elles, le "chemin potier", joignait entre eux les bassins des rivières de la Mayenne, de la Sonce de la Varenne et de la Vire.. Connu longtemps pour ses étendues boisées escaladant une succession de collines formées par le vieux relief armoricain, il devint très tôt un haut lieu du druidisme dont monuments mégalithiques et traditions rappellent l'emprise.

Les légendes hagiographiques décrivant l'arrivée des moines civilisateurs du Passais au VIème siècle les représentent en effet souvent occupés à détruire les bois consacrés aux "faux dieux", telles celui des prêtresses d'Eros qui avaient élu domicile sur le territoire de l'actuelle paroisse de Saint Bômer les Forges, du nom du saint qui brisa les autels de leur culte, leurs idoles et menhirs. Ainsi qu'on le verra plus loin, les saints ermites fondateurs de la civilisation dans ces contrées retirées se trouvèrent tôt nantis, dans l'âme populaire, par une sorte de retour des choses, des vertus que l'on attribuait précédemment aux divinités des sources et des bois, le culte nouveau se superposant à l'ancien sans trop de difficultés au niveau de la pratique quotidienne. Les pratiques religieuses populaires encore observables dans le Nord Mayenne en témoignent.

Les ermites du Passais furent ainsi pour nous le dernier maillon d'une chaîne s'originant au coeur du Moyen -Age occidental lorsque "animateurs" de l'époque, ils avaient le double souci de créer la civilisation dans les forêts qu'ils venaient habiter et de promouvoir les premiers échanges, de faire circuler la parole en interrogeant l'homme sur ses origines, le sens qu'il donnait à son existence, sa capacité à communiquer, d'organiser les rapports sociaux. L'étude de ces figures gémelles à la fois hagiographiques et héroïques renforce encore ce sentiment. La plus célèbre est sans contredit possible celle de Saint Fraimbault en qui l'on a pu voir un doublet de Lancelot du Lac.

 

Lancelot du Lac et Saint Fraimbault.

Pour tenter cette lecture de la figure toujours très populaire de celui que les écrits médiévaux appellent "le meilleur chevalier du monde", proposons plusieurs évocations. Elles ont trait à la fois à ce que la fréquentation de la mythologie bocaine nous apprend sur ce personnage hermétique et à son caractère comme à son rôle social que l'on peut mettre en rapport avec la figure culturelle du chevalier errant.

Comme le moine-ermite du VIéme siècle, Saint Fraimbault de Lassay, dont le nom, Frambaldus de Laceio, se traduit d'ailleurs littéralement par "le lancier du Lac" (fram, la lance, Baldo, porter, Laceius/o, le lac), Lancelot, qui vit, dans le roman, au 6ème siècle de notre ère et descend de la lignée de Joseph d'Arimathie, premier détenteur du Graal, est un personnage complexe et hermétique, une figure qui ne se laisse pas saisir d'emblée. Fils de Ban de Banoïc et de la reine Héléne, Lancelot a reçu en baptême le nom de Galaad, il est issu d'une lignée prestigieuse, celle de Joseph d'Arimathie, qui passe, dans l'Ecriture sainte pour avoir été un ami de Jésus de Nazareth et aurait recueilli, après la crucifixion, le corps du Christ ainsi que les principaux instruments de la Passion dont cette relique, précieuse entre toutes: le Saint Graal.

Saint Fraimbault ne l'est pas moins qui est né vers 500, de parents les plus riches et les plus considérés de l'Auvergne. Son père, en effet gouvernait cette région pour le roi Clovis et ne manqua pas de lui donner la meilleure éducation en l'introduisant très jeune à la cour de Childebert. On voit alors, dans la légende du saint, celui-ci être tiraillé entre le service divin et le sevice du roi: comme mû par un appel intérieur il se retire dans un lieu peu fréquenté, puis poursuivi par la vindicte de ses parents, leur échappe miraculeusement (épisode de la citerne d'eau qui se gonfle et le dérobe à la vue des siens), s'adresser à l'abbaye de Mici (aujourd'hui saint Maximin sur Loire près d'Orléans) où il reçoit la prêtrise avant de s'enfoncer dans le Maine. La double filiation de Fraimbault: royale et monacale est là manifeste, s'y ajoute celle d'un territoire, l'Auvergne, province d'Aquitaine bien notée par les chroniques. On sait aujourd'hui que les deux plus ardents propagateurs de son culte furent Gerbert d'Aurillac, pape de l'an mil sous le nom de Sylvestre 2, et la reine Adélaïde, femme d'Hugues Capet qui le répandirent jusqu'aux rives du Danube et placèrent la dynastie capétienne sous sa protection.

Lancelot, lui, doit semblablement sa légende et les traits de son caractère à une triple filiation (sans préjuger pour autant d'autres influences qui ont pesé sur la genèse de ce personnage: gnostiques, islamiques, ésotèriques voire scandinaves et germaniques), soit celtique, occitane, folklorique :

Premier âge mouvementé que celui du jeune Lancelot, qui entre dans le vie au sein d'une histoire pleine de bruits et de fureurs, et qui le voit fuire, au coeur de son âge, le pays natal, celui qui porte le nom de son père. Huit scénarii successifs vont décrire au lecteur du roman arthurien les rapports entre les principaux protagonistes des Enfances du héros. Il est frappant de constater qu'à chaque fois, un passage de l'eau viendra souligner et rendre patente (limpide) la structure du récit.

Saint Fraimbault également se dérobe volontairement à l'entourage familial, et l'eau joue également un grand rôle dans son histoire puisqu'il échappe aux soudards que Childebert a lancé à sa poursuite à la faveur d'une grotte aquatique qui le dérobe à la vue de ses poursuivants, l'épisode se passe à Yvry sur Seine. L'un de ses ermitages, à Saint Fraimbault de Priéres, est, de nos jours encore, entouré des eaux de la Mayenne qui le cernent tandis que l'église de l'actuelle paroisse de Saint Fraimbault de Lassay, lieu de sa sépulture, mire les reflets de son clocher dans un petit lac, résidu d'un plan d'eau de dix fois supérieur et dont le profil est encore bien visible dans les prés environnants. Comme Lancelot, Frambaldus de Laceio est un ondin comme en témoigne la pierre tombale que l'on montre à l'angle du mur nord-est de l'église de St Fraimbault de Lassay qui porte un tréfle, symbole alchimique des ondins, il y voisine le signe du graal. Aliénor d’Aquitaine devait, dés l'époque de son mariage avec Louis VII, dont elle se sépara, après la deuxiéme croisade, pour épouser Henri II Plantagenet, accordé la plus grande importance à cet obscur ermite du Bas-Maine qu'était saint Fraimbault organisant de grandes fêtes en son honneur et restaurant, à Senlis son tombeau et la collégiale qui l'abrite (Saint Frambourg). L’on sait encore que c’est devant ce tombeau qu’Hugues Capet avait été acclamé roi des Francs en 987.

Devenue souveraine du royaume anglo-normand, Aliénor n'aura de cesse d'encourager son culte en faisant le symbole de toute chevalerie. Plusieurs sites s'honorent en effet du culte de Saint Fraimbault, ce sont:

- Saint Fraimbault de Lassay, Mayenne,

- Saint Fraimbault sur Pisse (aujourd'hui Saint Fraimbault), Orne,

- Saint Fraimbault de Priéres, Mayenne,

- Epineu le Chevreuil, Sarthe,

- Roëzé, Sarthe,

- Lévaré, Sarthe,

- Brou, Eure et Loire,

- Châteaudun, Eure et Loire,

- Micy, Loiret,

- Ivry sur Seine, Seine,

- Senlis, Oise où on le nomme Saint Frambourg, à la mode du lieu, dans la collégiale royale des capétiens où Adélaïde fit transférer les reliques des ermites du Bas Maine.

les origines folkloriques de l'oeuvre.

Bien que pressentie par Jean Frappier, d'abord contestée par les milieux savants, la thèse dite de l'enracinement folklorique de la Lègende Arthurienne née des travaux obscurs et incessants d'un modeste chercheur solitaire, René Bansard, reçoit maintenant un accueil quasi-unanime de la part des spécialistes de cette question tel Paul Zumthor:

"les fictions qui constituent les anciens romans proviennent en grande partie d'un fonds légendaire ou folklorique, d'origine celtique dans certains cas, colporté par des récitants ou conteurs itinérants. Ce fonds légendaire, les romanciers l'appellent eux-mêmes la matière de Bretagne: ils évoquent par là un monde féerique vaguement situé quelque part dans les brumes de l'océan. Mais ce fonds légendaire, "celtique " ou non, était condamné, rejeté par les ecclésiastiques comme survivance païenne. Tout se passe comme si, à partir de l'an 1100, pour des raisons qui pourraient être liées à la poussée paysanne, démographique, cette vieille culture, ces légendes, ce folklore refoulés, suspects d'être inspirés par le démon, ont fait surface."

Au 11ème siécle, saint Fraimbault avait déjà son église, à Saint Fraimbault sur Pisse, aumônée au chapitre du Mans. Au début du XIIéme siécle, celle-ci fut cédée avec la seigneurerie du lieu à l'Abbaye de Beaulieu, fondée par Bernard, baron de Sillé le Guillaume. A la fin du XIXéme siécle la communauté était encore un prieuré de Saint Augustin à la présentation de l'Abbaye de Beaulieu.() Notons au passage que la paroisse de Saint Front, à Domfront, était administrée par un curé-prieur dépendant de la même abbaye.

Grand jouteur devant l'Eternel et surtout devant les dames, la présence de Lancelot garantit la souveraineté d'Arthur et leur discorde marquera le déclin des chevaleries arthuriennes en consacrant la fin du règne de ce monarque celte comme l'installation des ermites au Passais signe la fin des cultes préchrétiens. Il est surtout connu des élèves du secondaire par l'épisode du chevalier à la charrette où on le voit déchoir de sa condition chevaleresque, sur l'ordre de sa dame, en acceptant de se laisser conduire en charrette, signe d'infamie pour un chevalier.

Figure ambigüe au Bocage normand, Lancelot-St Fraimbault est ainsi un moine-chevalier ou encore un prêtre-roi, résumant en lui-même les deux fonctions principales de la société féodale chrétienne, elle-même héritière de la tripartition fonctionnelle indo-européenne décrite par Georges Dumèzil et l'on sait la fortune que connut au Moyen-Age, à peu près à l'époque où s'écrivaient les romans de la Table Ronde, l'institution, inspirée elle aussi par les cisterciens, des moines-soldats. Cette organisation, calquée sur des ordres islamiques pré-existants, avait entrepris l'unification commerciale et monètaire de ce que nous appelons l'Europe. Elle réalisait l'ambition que l'on retrouve dans le bocage normand au travers de la figure gémelle de Lancelot-Saint Fraimbault.

L'assimilation réciproque des images du prêtre et du chevalier dans la littérature médiévale française, a d'ailleurs été étudiée par l'abbé Moisan , dans sa thèse de doctorat ès lettres.

Comme saint Fraimbault, qui installe ses ermitages, témoin la toponymie locale, à proximité des carrefours, afin de se donner plus de chances de rencontrer âme qui erre, Lancelot se tient aux croisées des chemins en quête de nouvelles aventures. Homme des Marches, il occupe dans tout le roman arthurien une situation marginale et pourtant clé, à la charnière de deux mondes, celui des chevaleries terrestres et celui des chevaleries célestes, il est aussi le fils adoptif et ambigu de la dame du Lac, laquelle l'a ravi, dès le berceau, à ses parents légitimes. Comme elle, il accède au royaume de l'invisible et occupe une position de synthèse entre les deux obédiences se disputant le monde médiéval: la celtique et la chrétienne . Témoignent encore de cet enracinement du culte de saint Fraimbault, le culte et les processions des ermites fondateurs saint Fraimbault et de son compagnon saint Ernier. La dévotion à saint Ernier et saint Fraimbault se manifeste, de tradition immémoriale, par des processions et des fêtes populaires. Au Passais, saint Fraimbault est fêté les 15, 18 ou 23 Août; saint Ernier l'est le 9 Août; il est frappant de constater qu'ont lieu en leur honneur des célébrations populaires et religieuses à saint Fraimbault de Lassay et à Céaucé, à la Pentecôte.

C'est le lundi de Pentecôte que, chaque année, on organise encore en ces endroits, quoique sous une forme bien restreinte, des processions qui défraient toujours la chronique.

A Saint Fraimbault de Lassay, on peut assister à l'ostension solennelle du chef de saint Fraimbault, porté par quatre solides gaillards depuis l'église de Saint Fraimbault de Lassay jusqu'à celle de la paroisse de Lassay distante d'environ 2 kms et 1/2, clergé et bannières en tête, suivis d'une foule qui reprend en choeur les litanies des saints. Il s'agit d'un événement qui, pour être encore très suivi, n'est cependant qu'un pâle souvenir de ce qu'il a pu être au 18ème siècle à l'époque où il fut interdit dans le rituel de l'époque. Ces processions sont placées sous le signe du .cercle. Elles évoquent la pluralité des dieux protecteurs, les rythmes du calendrier soli lunaire, ouvrant un cheminement quasi initiatique aux fidèles du Bocage lorsqu'elles les entraînent au cours de processions qui tendent à circonscrire le royaume de la nuit. Les rythmes des processions, l'aspect incantatoire des litanies reprises en choeur, l'engagement physique même qu'elles demandent, cette figure circulaire dont on s'efforce de reproduire la forme, renforcent la dominante pulsionnelle de ces gestes collectifs qui s'originent dans un des besoins les plus vitaux, celui de la copulation, ici, unanimement sublimé, sinon assumé. Viennent renforcer la marque de cette appartenance au régime nocturne des images, la référence constante, dans ces rituels, au schème de la descente, au symbolisme aquatique. Si, éternel féminin et sentiment de la nature sont, on le sait, des constantes de la littérature, il semble bien, ici, que l'un rejoigne l'autre, avec ce recours au creux protecteur et enveloppant des vallons boisés au flanc desquels sourdent des fontaines sacrées aux vertus multiples, ces eaux qui rappellent à chacun son expérience originelle.

2) Saint ernier, moine du pays d'Ernée.

Compagnon de saint Fraimbault, saint Ernier n'est pas moins célèbre que lui dans le Bocage des marches de l'Ouest. Comme lui, son hagiographie recoupe, sur certains points, celle d'un compagnon de la Table Ronde: Léonce de Payerne, (de pagus erneaie) intendant du roi Ban de Banoïc. Né en Aquitaine, d'une famille noble, il vint comme ses compagnons à la demande de saint Innocent, évêque du Mans et se signala bientôt par son aptitude à faire des miracles, allant même jusqu'à ressusciter les morts. Son zéle le conduit tantôt à Banvou, tantôt à Charné (Ernée), et à Céaucé, occupé qu'il est à l'évangélisation de la contrée. Visité par Clotaire, il réitéra pour lui et sa suite le miracle de la multiplication du vin et lui prédisit la victoire sur ses fils révoltés. Au retour, le roi lui manifesta son contentement par l'octroi de quelques biens et notre ami supposait qu'Ernier avait peut-être une autre mission, celle de monter la garde aux entrées menacées de la Bretagne. La légende qui veut qu'il se soit adjoint trente compagnons, dix pour chacun des lieux qui gardent sa mémoire, ces lieux se situant aux marches de Bretagne, sur des itinéraires fréquentés à l'époque.

Le parallélisme des légendes d'Ernier et de Léonce de Payerne n'est pas moins étonnant:

1)- Ernier est averti en songe, comme tous ses compagnons, que leur pére touchait à ses derniers moments; ils reviennent alors à Céaucé où meurt Saint Fraimbault,

- Léonce de Payerne est en compagnie d'un grand concours de peuple quand ils assistent à la mort de Lancelot dont l'âme est emportée au ciel.

2)- Léonce reçut un jour l'ordre de se mettre en route émanant de Merlin qui lui apparaît,

- de la même façon, saint Ernier reçut son ordre de départ d'une voix de femme, sa mère, qui l'appelle à Céaucé. Un de ses protégés, qui ne pouvait pas l'entendre, ayant mis son pied droit sur le pied gauche du saint, entendit aussi la voix surnaturelle. Il est honoré à Banvou où sévissait également Léonce de Payerne, intendant du Banoïc. Dès sa mort, sa tombe fut honorée à l'égal de celle d'un saint. Et son culte est loin de s'éteindre, comme en témoignent les processions qui sont faites en son honneur, chaque année en Août, à la date anniversaire de sa mort, le 9 Août.

La procession de St Ernier à Céaucé est en effet tout à fait fascinante et ceci pour deux raisons: la première, c'est qu'elle a survécu dans sa forme traditionnelle jusqu'en 1978, date à laquelle elle fut remplacée par "une marche priante " et la seconde c'est parce que le "P'tit Tour" appartient incontestablement au folklore du Bocage normand. Dans sa version traditionnelle, elle avait lieu pendant deux jours, les Lundi et Mardi de Pentecôte. Etablie en l'honneur de St Ernier en sa qualité de "patron des cultivateurs et de protecteur des moissons", elle formait une double boucle parcourant le territoire des communes environnant le Mont Margantin, autrefois repaire des sorciers du bocage et lieu des sabbats nocturnes.

Le "Grand Tour", qui avait lieu le Mardi et ne se faisait, depuis la Révolution, que par intermittences, s'est révélé être d'une longueur de 41 Kms 410, et a eu lieu pour la dernière fois le 6 Juin 1870.. Quant au P'tit Tour qui se tenait le Lundi de Pentecôte, et sur lequel il est aisé de recueillir de nombreux témoignages, il atteignait encore la longueur de 18 kms et était organisé chaque année.

Partant aux aurores de chez eux, les bocains qui n'auraient, pour rien au monde, manqué ce rendez-vous de la religion populaire se rejoignaient vers 7 h30 à l'église de Céaucé où l'on faisait cortège, enfants de choeur et clergé précédant le reliquaire de saint Ernier, bijou de cuivre doré en forme de bras surmonté d'une main et contenant un fragment de l'os de l'avant bras du saint (on pense au Dagda, le grand dieu druide au bras d'argent des traditions irlandaises). Des volontaires hommes se relayaient par deux pour le porter tout au long du parcours, un piquet de cinq pompiers formant une haie d'honneur tandis que les fidèles reprenaient en choeur les cantiques dédiés à saint Ernier.

Aussi sympathique est la procession dérivée de la précédente qui se déroulait à Banvou, la paroisse la plus au Nord de l'ancien diocèse du Mans, le 9 Août, jour de la fête patronale saint Ernier. Elle drainait, nous assurent ses témoins, jusqu'à 3000 personnes. On y portait en cortège un petit reliquaire contenant le "doigt" de saint Ernier, la procession s'organisant ainsi:

- Croix et Bannière de la paroisse,

- clergé,

- reliquaire et statue de Notre Dame des Champs,

- enfants,

- hommes et femmes.

Elle descendait de l'actuel bourg de Banvou au Vieux-Bourg où se trouve une fontaine dans laquelle on plongeait le reliquaire les années de sécheresse, pour obtenir la pluie, ce qui ne manquait jamais de se produire comme l'attestent de nombreux témoignages. Ce que l'analyse de ces phénomènes de la foi populaire nous révèle, n'est pas moins intéressant que leur relation elle même.

D'abord, leur origine se perd dans la nuit des temps et si les historiens sont d'accord pour fixer au 6ème siècle la venue de ces saints personnages dans notre région, aucun ne se hasarderait à dater l'essor de leur culte, nous avons vu que la Reine Adélaïde, femme d'Hugues Capet développa, à la collégiale saint Frambourg de Senlis, au 10ème siècle, le culte des reliques de ce saint et de ses compagnons du Bas-Maine, plaçant la dynastie que son époux venait de fonder sous leur protection. Exemple imité, deux siècles plus tard, au même endroit par Louis VII et son épouse Aliénor d'Aquitaine. Mais pour ce qui est de l'origine des processions elles-mêmes, nous en sommes réduits aux interprétations. Certes, on peut invoquer des liaisons possibles avec les manifestations probables de rites pré-chrétiens dont le .Passais comme toutes les régions rudes et sauvages, aurait été un des derniers bastions. A propos de saint Ernier, on dit encore que tout prés de son monastère un buisson d'églantine fleurit en hiver, suite à un miracle du saint. Thème repris dans le roman arthurien au 12ème siècle.

La légende de l'églantine qui fleurit en hiver et interprétée par Gilbert Durand comme signe du souffle divin qui donne âme à tous les corps, de l'animation de l'âme du monde, sorte de substantification de l'invisible cette symbolique florale signe dans le monde sensible la présence de l'invisible souverain bien, elle est signature de la beauté, présence du Bien même dans la sensibilité la plus basse. A Banvou, lieu de sépulture de saint Ernier, à Céaucé où mourut saint Fraimbault et à Lassay où il repose, on rejoint de façon très subtile, au travers des rituels aquatiques et des cultes dévolus à ces héros, le lien qui existe dans toutes les religions, on pourrait presque dire qui les fait exister en tant que telles, entre le berceau et la tombe, entre le ventre maternel (les eaux primordiales), et le sépulchre, notre dernier berceau chtonien.

Gilbert Durand a longuement insisté dans son _uvre sur cette inversion du sens naturel de la mort que facilitent les religions et qui permet cet isomorphisme où la "terre devient berceau magique et bienfaisant parce qu'elle est lieu de repos". Héros mythiques et saints protecteurs sont, pour le bocain, lieu possible de projection, d'identification, viatique vers l'au-delà et, par l'analogie constante où le plongent les rituels, ouverture à l'Harmonie.

Notons enfin à ce sujet que comme les fêtes arthuriennes, la Pentecôte est le temps choisi pour ces réjouissances qui attirent de grands concours de peuple, le roman arthurien La Quête du Graal est sans ambiguïté à ce sujet et s'ouvre sur cette citation: "le jour de la Pentecôte, nous dit le conte, le roi Artus et la reine Gueniévre vêtirent leurs robes royales et posérent leur couronne d'or sur leur tête(...) " quand tous les chevaliers ont pris place à la Table Ronde, apparaît le Graal qui les rassasie et tous rendent grâces à Dieu, "seigneurs dit le roi, Notre Seigneur nous donne certes une haute marque d'amour en venant nous rassasier de sa grâce en un si haut jour que celui de la Pentecôte". On remarquera la parenté qui unit la Pentecôte populaire du bocage, vouée aux cultes de fécondité du Bocage avec leurs processions rogatoires qui sont mises en oeuvre au temps de la reverdie et celle du Graal à la cour d'Arthur où triomphe cette nouvelle coupe d'abondance, matrice universelle, lieu de tous les renouvellements.

3) Baudemagu , roi de Gorre et Saint Bômer.

De tous les personnages de la Table Ronde, Baudemagu est sans doute l'un des plus sympathiques. Il est surtout connu à cause de son fils, Méléagant, lequel enlève la reine Gueniévre, la propre femme d'Arthur au royaume de Gorre. Pendant tout l'épisode du rapt de Gueniévre, il affiche une volonté de conciliation. Ses biographes en faisaient le neveu et successeur d'Urien, qui descendait de Joseph d'Arimathie. C'est Lancelot lui-même qui constate sa mort en passant devant un tombeau fraîchement édifié où il lit cette inscription: " Ci Gist li roi Baudemagu de Gorre que Gauvain, li niés le roi Arthur, occit." Lorsque le roi Arthur l'apprit, il en ressentit une douleur immense et c'est Lancelot qui vengera Baudemagu devant les murs de la cité de Gannes. La Mort de Baudemagu commence ainsi les aventures qui viennent clore le roman lequel finit par la mort du roi et l'extinction des chevaleries terrestres.

Bômer vel Bohamadus ressemble comme un frére jumeau à Baudemagu, lui aussi périt sous les coups de chevaliers indignes et l'on trouve encore aujourd'hui sur la paroisse de St Bômer, sur la route de Lonlay l'Abbaye, un tombeau mérovingien taillé à même le roc qui passe pour un tombeau de chef tandis que l'on montre au pays un chemin qui va de la Baud onniére à la Mag riére.

René Bansard avait relevé plusieurs ainsi plusieurs coîncidences à propos des vies parallèles de Baudemagu et de saint Bômer. La moindre d'entre elles n'est sans doute pas le fait que comme Baudemagu, roi de Gorre, pays conquis sur les Bretons, est une sorte de gardien des marches des possessions d'Arthur sur le Continent. Ainsi Galehaut lui confie la baillie des Iles lointaines et Gorre était décrit comme la plus forte terre de toutes les possessions arthuriennes, pays bas entouré d'une rivière profonde, courante, large et noire et de marais si fangeux que ce qui y était entré n'en pouvait plus jamais sortir. Après la mort d'Urien, roi de Gorre, son fils Yvain céda sa terre à son cousin Baudemagu pour rester auprés d'Arthur. La maîtresse cité du royaume était Gahion ou Gabion et se trouvait en face du Pont de l'épée ou Pont perdu. A cinq journées de là, on franchit le fleuve par le Pont sous l'Eau, poutre étroite jetée entre deux eaux, de telle façon que celui qui y voudrait passer eût six pieds de riviére au dessus de la tête). Le culte de St Bômer n'est pas moins associé aux Marches puisque toutes les paroisses qui lui étaient consacrées au diocése du Mans se trouvaient en marche, en position de frontiéres. C'est le cas à Saint Bômer les Forges, au Passais, et encore à Saint Bômer au Perche, à la limite actuelle de l'Orne et du Loir et Cher, et à Fontaine-Couverte, en Mayenne angevine prés de Brains sur les Marches, au Sud de Château-Gontier. Pour franchir la limite communale entre ces deux communes, on franchit une passerelle encore appelée de nos jours la Planche Arthour.

On retrouve, dans ce culte et dans la dispersion géographique des paroisses qui s'en réclament au diocèse du Mans, cette fonction de frontière, qui est aussi l'apanage de Baudemagu, roi de Gorre, pays loin aux limites du royaume d'Arthur, ce qui est le fait même de Bômer, abbé, qui, selon le bréviaire sagien, est précisément envoyé par St Innocent "ad Cenomanorum limites". On remarquera que des quatre ermites étudiés ici, c'est le seul qui fait l'objet, dans le bréviaire sagien de cette précision. René Bansard faisait encore remarquer que les biographes de Baudemagu le donnent comme neveu et successeur d'Urien, lequel descendait de Joseph d'Arimathie. Il parvint péniblement au rang de chevalier de la Table Ronde et, pourtant, une fois promu, on le comptait parmi la pleiade de privilégiés admis à la Quéte du Graal. Aprés, on n'en entendit plus parler jusqu'au jour où Lancelot constate son décés.Gauvain en éprouvera d'ailleurs un grand remords et c'est Lancelot qui le vengera devant les murs de Gannes.

"Arthur: dites moi si vous pensez avoir occis le Roi Baudemagu.

Sire, fait Gauvain, je l'ai occis assurément.

jamais action ne m'a pesé comme celle-là".

Certes, beau neveu, dit le roi, il n'est pas étonnant qu'elle vous pése,

car il m'en pèse à moi plus fort encore,

puisque ma maison en a subi un plus lourd préjudice

que des quatre meilleurs

qui soient morts en la quête".

Ainsi s'exprima le roi Arthur au sujet du roi Baudemagu. D'une certaine façon, la mort de Baudemagu, en détruisant les équilibres sur lesquels s'appuyait le pouvoir royal, et qui est décrite à ce titre au premier chapitre de La Mort d'Artu, préfigure celle du roi lui-même, et la fin des chevaleries terrestres. Il apparaît d'ailleurs dans tout le roman en position charniére, tant lorsqu'il désapprouve son fils sans toutefois le trahir lors de l'épisode du rapt de Gueniévre que par ses fonctions. On sait encore que Baudemagu fut le seul à entendre la voix de Merlin après quatre jours d'enfouissement. En ce qui concerne Bohamadus-Bômer, lui aussi périt sous les coups de 3 chevaliers indignes), lui aussi était tenu en grande considération par un roi, Hugues Capet, qui fit transférer ses reliques à Senlis, avec ceux de St Fraimbault. Il est également honoré en Lorraine, au Mans où la cathédrale possède un autel qui lui est consacré et Henri II, sans doute pour ne pas être en reste, sur les Capétiens, confirma, comme d'ailleurs le pape Grégoire VII sa dévotion. Il était autrefois fêté le 4 ou le 5 Août (jour de son décès) puis sa fête fut transférée au 7 Septembre.

De la figure du chevalier errant des romans médiévaux à celles des héros du XXème siècle, nous lisons en fait la constante dans l'incorporation d'un modèle culturel, celui de la Quête toujours à l'ordre du jour de la plupart de nos projets

Lorsque le Roi Arthur réunit ses chevaliers en son palais de Camelot, au début des aventures arthuriennes, il leur donne comme mission de retrouver le Graal et choisit, pour cette réunion, un modèle psycho-sociologique: celui de la Table Ronde qui habite encore, comme il l'a fait tout au long des19ème et 20 ème siècles, la plupart de nos groupes humains .

La Table Ronde figure à la fois le triple hèritage de la tradition juive, chrétienne et celtique et la parfaite égalité en droits et en devoirs de ceux qui siègent autour d'elle puisque nul, du fait de sa forme même, n'y peut avoir préséance.

Le but poursuivi, lui-même, par Arthur et ses chevaliers, leur "projet" n'est pas moins significatif puisqu'il s'agit de la Quête du Graal et de la Lance, le double symbolisme de ces objets pouvant, lui aussi, être considéré comme un véritable projet culturel qui, lorsqu'on prend la peine de l'examiner, trouve des échos très contemporains jusque dans sa réalisation par les trois chevaliers au coeur pur que viennent rejoindre trois fois trois chevaliers provenant des quatre points de l'horizon. L'opposition de ces objets, héroïque/ascendant pour la lance et oral/contenant pour le graal résumant très bien la problématique de la coïncidence des opposés comme le révèle au lecteur celle des ermites/chevaliers.

La réussite de la Quête s'inscrit également dans un projet social. En effet, les héros les plus en vue et les plus valeureux de la Table Ronde: Lancelot, Gauvain, Keu ou d'autres ne parviendront pas à l'acomplissement de leur quête, trop emprisonnés qu'ils sont dans leurs implications profanes, guerrières ou amoureuses. Les trois élus sont les chevaliers de la seconde génération, fils des héros comme Galaad, le propre fils de Lancelot qui achèvera les aventures commencées par son père.

Ce va et vient sans cesse récurrent entre les figures de l'ermite et du chevalier, outre le fait qu'il contribue à consolider un ordre médiéval, théocratico-orienté, réalise sans doute plus profondément le grand rêve de coïncidence des opposés qui co-existe au mystère du saint Graal.

"Le Graal, a écrit Gilbert Durand, est certes preuve de véracité du Christianisme qui a sû intégrer les archétypes de l'immémoriale Matiére de Bretagne (et nous ajoutons de la Matiére Normande). Mais encore et surtout, le Graal est le paradigme de toute puissance mythique. Il est décidèment héritage de l'homo religiosus"

Et, dans cette perspective, nous voyons notre région, le Passais, avec des yeux neufs, celui d'un espace transitionnel. Mais cette fonction n'était-elle pas inscrite dans le mot lui-même comme elle l'est dans sa géographie? Ses premiers habitants les ermites du Bas-Maine en instituant une rupture dans le rapport nature/culture et en assumant les cultes celtiques antérieurs sont bien les symboles de cette conjonction des contraires inscrite au c_ur de nos aventures humaines. Il resterait, bien entendu à affiner ces premiers résultats en particulier par des enquêtes semblables sur d'autres sites, avec des comparaisons et la Mayenne est riche de lieux qui nous donnent pareillement à penser. Il est cependant frappant de voir comment les images hagiographiques de ces deux saints tout à fait obscurs ont évolué en même temps que tombaient en déliquescence les formes archétypales qui les supportaient. Elles nous renvoient sans doute à notre propre difficulté à assumer la transcendance. Comme en bien d'autre endroits, le génie du vieux calendrier chrétien, épousant l'année naturelle, est sans doute un des pélerinages imaginaux qu'il convient d'emprunter pour y parvenir.

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