Paul Verdier .
LE SACRE MANQUE DU
« ROI » TRISTAN .
Quand on lit la grande légende de Tristan, on ne peut qu’être frappé par une sorte de particularité de ce roman : il est en deux parties et,
. l’une, faite d’éléments extérieurs à la véritable trame, concernerait la grande aventure d’amour, que nous connaissons toujours, telle qu’elle pouvait passionner les participants des cours d’amour médiévales ;
. l’autre, faite de récits à multiples personnages est plutôt semblable à nos contes populaires, avec féerie et magie.
Si le roman d’amour prend une place prépondérante dans la quasi totalité de l’ouvrage, peut-être par une déviation postérieure due aux changements de goût et à l’oubli de grands rituels mystiques ou religieux qu’il conviendrait de mettre en valeur, la suite des contes populaires paraît plus présente dans le récit jusqu’à l’arrivée de Tristan et d’Iseut à la cour du Roi Marc qu’après : sans qu’on puisse en constater la complète disparition, ils s’espacent par la suite.
Laissant à d’autres le soin d’études précises sur le chatoiement littéraire du roman d’amour – la bibliographie sur ce sujet est déjà très imposante –, c’est de l’ensemble des contes populaires qu’il sera brièvement ici question. Et c’est par souci de mythologue que je voudrais d’abord m’expliquer sur le titre que j’ai choisi : « Le sacré manque du Roi Tristan ». En effet, nulle part dans le récit il est dit que Tristan est réellement roi et il ne semble pas qu’il soit, nulle part dans le roman, question d’un sacre royal, ni pour lui, ni pour un autre. Pourquoi alors choisir un titre semblable ? La suite du propos s’essaiera à expliciter une telle contradiction.
Le roi dans la société celtique
Chrestien de Troyes a d’abord pris la trame de ses récits dans la « matière de Bretagne », celle-ci étant d’essence celtique. C’est donc dans ces sociétés celtes qu’il convient de spécifier ce qu’est un roi, mieux un « roi sacré » : dans la plupart des récits qui nous sont parvenus, c’est un personnage habituellement humain qui accède, par une forme d’élection divine, à la magistrature suprême sur le groupe, perdant du coup le statut habituel de l’être pour revêtir un nouvel habit avec sa nouvelle fonction. Devenir roi c’est, par exception, s’approcher du divin sans pour cela être confondu avec lui. Une fois choisi selon un processus qui va être envisagé, le roi est investi d’un pouvoir en quelque sorte presbytéral et devient l’intercesseur entre les hommes qui dépendent politiquement de lui et le monde des dieux… Un roi sacré, à la différence d’un chef de tribu qui ne l’est pas, doit exercer son pouvoir à la satisfaction de tous car c’est pour cela qu’il fut élu ; s’il n’y arrive pas, c’est que, rejeté par les dieux, il est mauvais et il peut, il doit, être changé. Le roi-prêtre celtique est beaucoup moins investi d’un pouvoir politique que d’une vertu de sacralisation de la société qu’il gère : il apporte à ses sujets le bonheur et la richesse, c’est-à-dire que
- il chasse les épidémies ou les maladies qui frappent les individus – ses successeurs, les rois de France, guérissaient encore des écrouelles – ;
- il assume la responsabilité de la fertilité
§ de la terre en cultures,
§ de la chasse qui fournisse de la viande en suffisance,
§ du groupe des hommes et
§ de celui des animaux domestiques.
Vraie et fausse hiérogamies
Dans tous les textes qui parlent de l’accession d’un roi « au pouvoir » sacralisé, il est frappant de constater qu’on insiste toujours sur un point : le règne ne pourra être un succès que si un couple (et non le roi seul) arrive au trône. Si le roi est seul, il peut régner certes, mais restera simple chef de tribu, dont les actions ne sont pas garanties par le sceau du divin : le sacre royal est donc affaire d’un couple ; c’est, semble-t-il, une idée commune à l’ensemble des peuples indo-européens et les diverses traditions méditerranéennes s’inscrivent dans cette même démarche. Si l’on veut connaître comment un couple accède au pouvoir royal, qu’on se souvienne des actions de Peau d’Ane, de Cendrillon et des innombrables contes qui se terminent par le « mariage heureux et fertile » d’un jeune couple.
La rivalité pour l’accession au pouvoir va donc pouvoir jouer jusqu’au moment de la hiérogamie : quelle femme celui qui s’estime – à tort ou à raison – l’élu des dieux pour la fonction royale va-t-il, en définitive, épouser ? Sur quels critères indiscutables juge-t-on qu’un homme est l’élu de Dieu et qu’une femme porte bien en elle l’essence divine qui en fait une reine pleine de puissance ? Pour tous les acteurs du rituel, y compris les prêtres eux-mêmes, il y aura toujours incertitude sur la qualité même des deux élus… Les miracles qui annoncent l’élection de l’un et de l’autre des époux peuvent être biaisés par une puissance maléfique et c’est le cas autant dans Tristan que dans Arthur, autre exemple auquel il sera fait succinctement allusion.
Dans Tristan, Marc est « chef de tribu » mais, puisqu’il n’est pas marié, il ne peut prétendre à un sacre qui le ferait roi (note [1]) ; la recherche de la femme qui l’élira totalement aux yeux de son peuple est donc nécessaire à sa propre justification politique : c’est à partir d’un « miracle » qu’il se décide à rechercher une hiérogamie.
Marc vit alors un conflit interne dont les origines le dépassent. Il ne veut pas se marier, donc contracter même sans le savoir une éventuelle hiérogamie, puisqu’il doit rester sans enfant pour laisser son héritage à son neveu Tristan : il est lié par la parole donnée, par des conventions passées plusieurs années auparavant qui lui feront payer sa dette par la désignation de son successeur qui n’a rien à voir avec le processus théocratique précédent…
C’est un « complot » ourdi par des « traîtres » qui lui force la main et lui fait accepter le principe d’une union allant à l’encontre de sa parole donnée. Autour ce de projet de hiérogamie, deux camps irréductibles s’opposent donc.
Marc pose de telles conditions au plan qui lui est proposé qu’il pense bien ne jamais en arriver à rompre sa parole : en somme, il s’en remet au divin pour empêcher un acte qu’il refuse. C’est le thème, bien connu des mythologues, du « mariage impossible », par exemple avec la Fille du Diable. Et le divin semble l’aider au début :
- les hirondelles arrivent et font leur nid. On est au printemps et sans doute à l’équinoxe sidéral ou juste après celui-ci ; disons, peut-être, au Beltène celtique du 1er mai.
- Parce qu’elles franchissent la mer dans leur migration, le cheveu d’or que l’une d’elles a rapporté et qu’elle tisse dans son nid ne peut venir que de l’au-delà marin, mystérieux et divin – au moins pour Tristan, on va le voir –.
Voilà donc des caractéristiques importantes :
§ il existe, dans l’au-delà de la mer, une jeune fille aux cheveux d’or ; cette couleur implique la pureté, l’immatérialité divine d’un personnage hors normes ;
§ le « sort » la désigne manifestement pour une hiérogamie/concours connue dans d’autres contes : comme pour Cendrillon (de la pantoufle de vair) ou Peau d’âne (de la robe de l’âne), l’élue du héros est choisi d’avance, malgré toutes les apparences et
§ le jeune héros que les dieux lui destinent ne peut pas plus se dérober puisqu’il connaît le besoin irrépressible de rencontrer celle qu’il ignore encore être sa « promise » ;
§ l’élu ne sera que celui qui part à la quête. Ici, Tristan et non pas Marc.
De sorte qu’à l’évidence, les jeux sont faits parce que les dés étaient d’avance pipés : Tristan est choisi pour être l’élu ; sa victoire sur le Morholt, puis sur le double de celui-ci, le Dragon anthropophage, lui donne bien la main de la jeune personne qui lui attribue la souveraineté dont elle est dépositaire. Il a beau ruser avec le sort en jouant jusqu’au bout le rôle de substitut rusé de Marc, il ne saurait échapper à son destin, pas plus que le vrai Fionn n’y échappe lors de la pêche au saumon magique en compagnie de l’autre Fionn, le poète qui a usurpé le nom prédestiné (note [2]).
Le philtre est alors le moyen d’évidence retenu par le divin pour confirmer sa décision. Et Tristan devient alors une autre figure de Saint Georges (fêté le 24 avril par les chrétiens, pratiquement à la même époque que l’action du conte celtique) : il conquiert la « Fille aux cheveux d’or », appelée encore la Fille du Diable dans d’autres contes ; et il la conquiert pour lui seul. Rien d’étonnant qu’alors le mariage d’Iseut avec Marc ne soit qu’un mariage blanc ; l’union d’un élu avec la jeune femme porteuse de la Souveraineté est forcément déjà consommée sous le seul patronage de la mer, bienfaitrice pour Tristan. Comment se fait-il alors que celui-ci n’aille pas au bout de l’action et qu’il ne prenne pas immédiatement la place du roi Marc, puisque celui-ci a déjà perdu la royauté qu’on l’avait forcé à convoiter ?
L’analyse de la suite immédiate du conte nous fournirait la réponse, mais on ne la fera pas ici. Ce qu’il importe de suggérer, c’est que tous les éléments du sacre celtique sont maintenant réunis sur la personne de Tristan. Un autre héros, Raymondin, se fera sacrer dans des conditions analogues et épousera Mélusine ; son sacre passe par la mort violente, mais acceptée, de l’oncle qui l’a initié. Elle s’accomplira au cours d’une chasse au sanglier, au solstice d’hiver. Tristan, lui, ne tue pas son oncle, son initiateur ; il ne le dépouille pas non plus de sa royauté. Ce qui n’empêche pas que le roi Marc ne peut plus que survivre, de plus en plus difficilement : ni Marc, ni Tristan ne sont ou ne seront rois, il n’y a pas eu sacre parce que le premier a seulement pu recevoir l’Epée et le second n’a eu que la Souveraineté ; la hiérogamie est un échec pour le royaume et un drame pour ses protagonistes.
Le drame d’une hiérogamie
Ne serait-ce pas presque la même chose pour Arthur ?
Tristan part chercher la future épouse de son oncle et, lors du voyage de retour avec elle, tous les deux succombent à un amour qui aurait dû être a priori impossible – sorte d’inceste, en effet – mais qui est voulu par des puissances qui les dépassent :
- le roi Marc est cocu avant que d’être marié et Tristan son neveu « incestueux » n’est pas roi,
- tout comme le roi Arthur n’assumera qu’incomplètement sa fonction, lui dont la femme Guenièvre, le Blanc Fantôme, est également cocue avant que d’être épousée.
En effet, certaines traditions arthuriennes mentionnent, au moment de l’accession au trône du jeune homme juste nubile, une relation incestueuse avec sa demi-sœur, restée inconnue du Roi parce que les dieux le veulent ainsi.
Somme toute, dans le premier cas, l’éventuelle femme du roi convolerait « en juste hiérogamie » avec celui qu’elle a choisi et, dans le second, c’est le roi lui-même, choisi – et peut-être abusé – par la détentrice de la Souveraineté, qui se soumettrait à la hiérogamie qui le perdra… La « relation » d’Arthur lors de son sacre – qu’au départ, il avait prévu sans suites ni conséquences – sera féconde, mais terrible, puisqu’elle amènera à la destruction de la Terre arthurienne. Ce « premier mariage » du roi, ni voulu ni accepté par Arthur, est sa faute irrémissible. Et ce sera presque aussi le cas pour Tristan : l’un et l’autre resteront prisonnier de leurs actes.
Au centre de la société et de ses pulsions contradictoires, la hiérogamie et la fonction royale deviennent ainsi un enjeu entre des puissances cosmiques qui se jouent des hommes et de leurs élus…
Il ressort encore que, dans une telle société, l’humain élu à la royauté ne peut connaître qu’une unique hiérogamie, que l’épouse qui lui est promis est unique et que la cérémonie qui consacre le couple ne peut également être qu’unique…
Ainsi, je souhaiterais insister d’emblée sur cette constatation : Arthur et Marc, le Roi-dieu Ours et le Roi-dieu Cheval d’une très lointaine Proto-histoire, connaissent deux aventures parallèles mais pourtant différentes qui les privent l’un et l’autre de la royauté rituelle : Marc est chef de tribu élu mais sa future femme devient bigame en l’épousant ; c’est avec un autre qu’elle convole d’abord, donnant à celui-ci la Souveraineté divine ; Arthur est élu roi, mais il consomme, sans le savoir, un mariage avec une femme qui ne sera pas la reine mais qui, parce qu’elle détenait la Souveraineté, interdit désormais à son partenaire tout accès à une autre Souveraineté que la sienne : et puisqu’elle est nécessairement abandonnée à la suite de cette unique relation qui sera d’autant plus répréhensible qu’elle est incestueuse, la Femme délaissée condamne son partenaire masculin à l’action stérile pour le reste de son existence.
Dans les deux cas, le temps de royauté de ces héros sera un échec ; plus, un drame cosmique.
Un complément de définition
Ne pourrait-on pas l’expliquer par le fait que le sacre royal du Roi suprême, rituel exclusivement d’ordre religieux, comporte une double cérémonie obligatoire :
- d’abord, une élection divine par un signe patent, don de l’Epée notamment ;
- ensuite, une hiérogamie de l’homme avec une Déesse qui apporte en dot la Souveraineté indispensable ?
C’est lorsque ce double élément est réuni sur un même personnage qu’on peut considérer que le « sacre royal » est désormais possible parce que voulu par les dieux :
1. un homme, éventuellement de lignée divine, est reconnu par tous comme roi possible, parce qu’il bénéficie d’une reconnaissance divine spécifique le désignant à la communauté comme un être hors du commun, notamment dans la maîtrise de l’art de la guerre ;
2. cette marque de sacralisation est toujours confirmée par une seconde élection, elle aussi subie par l’impétrant. Sa parèdre divine le choisit pour époux et la reconnaissance sociale du caractère d’exception du futur roi se conclut en une hiérogamie indispensable : celle, par exemple, prenant aussi pour modèle l’union de Dionysos et Athéna, aux Anthestéries grecques.
Les deux éléments précédents sont complémentaires et inséparables pour qu’il y ait succession en tant que roi-prêtre.
On verra par ailleurs (note [3]) la trame de récit sur lesquels s’appuie cet essai de démonstration. Résumons-les :
1. Tristan et Iseut sont de la génération qui suit celle de Marc : alors qu’ils sont nubiles, Marc est donc un « barbon ». Quoi de plus normal que les deux êtres jeunes convolent ? Quoi de moins normal qu’un barbon épouse une jeunesse, même si le cas est alors socialement fréquent ?
Et pourquoi le barbon s’accroche-t-il ainsi à un mariage évidemment non souhaité ? Les raisons qui seront avancées dans le conte sont les mêmes que celles qui justifient l’acte manqué du roi, père de Peau d’Ane, allant jusqu’à souhaiter, pour conserver la royauté, le viol incestueux de sa fille.
2. Une géographie sacrée (que l’on retrouve à l’œuvre dans d’autres récits celtiques) ne peut être évitée dans le mythe de Tristan : le père de celui-ci se déplace du sud-est vers le nord-ouest de l’Europe et, arrivant à la moitié de son voyage en Cornouailles, obtient, pour services guerriers rendus, la main de la sœur du roi qu’il vient aider contre le roi du nord-ouest ;
3. à l’âge de sept ans, l’enfant Tristan, reparti dans le pays de son père, apprend tout ce qui doit être su d’un futur initié : les arts guerriers et cynégétiques, la musique, et globalement triuiium et quadriium lui sont connus.
4. La « mer », pour toujours sa protectrice, achève son initiation lorsqu’il est enlevé par les « Norvégiens », c’est-à-dire les gens du nord, et qu’il leur échappe sur un bateau sans voile ni rames, apparaissant ainsi comme élu des dieux ou d’une partie de ceux-ci ; quand elle le rend au monde des hommes (après une sorte de voyage de Saint Brendan), c’est au royaume de Marc, son oncle maternel (comme c’est le cas dans toutes les traditions celtiques), qu’il aborde et qu’il fait reconnaître sa position d’initié due à son savoir : sans doute élaborée par toute son ethnie, sa tentative de fuite met en relief un conflit dans lequel, dès sa prime jeunesse, son clan est partie prenante.
Et puisqu’il est reconnu par Marc et sa parentèle au cours d’une chasse au cerf, il y a tout lieu de penser que son retour s’effectue lors du solstice d’hiver (note [4]) comme c’est le cas pour Raymondin de Mélusine lors de la chasse au Sanglier – note [5] –. Mais, pour se faire reconnaître, Tristan donne un faux nom, comme Fionn dans un autre conte, ce qui lui interdit une totale reconnaissance sociale. Celle-ci ne se produira que trois ans plus tard, dit le texte ; quand l’action réelle commence, Tristan a alors pratiquement seize ans, âge de l’adoubement médiéval et du départ de l’adolescence pour l’entrée dans la classe d’âge des hommes.
5. Son royaume de Bretagne bleue, hérité de son père, lui est rendu, mais avant qu’il n’en soit roi, il l’abandonne et repasse la mer pour revenir en Cornouailles, chez Marc ;
6. la situation qu’il y trouve à son arrivée ne peut être qu’en liaison avec l’acte d’abandon qu’il vient de connaître : le royaume de Marc est devenu une sorte de « Terre gaste », soumise au roi du nord-ouest, celui d’Irlande.
Les raisons d’un conflit
Si la situation est ainsi dégradée dans le royaume, c’est que Marc – roi battu et déconfit par un autre – refuse, depuis quinze ans, de payer le tribut que l’Irlande victorieuse lui impose : le refus date donc de la naissance de Tristan. On apprend ainsi la raison de la guerre à laquelle Rivalen – le père de Tristan – prêta sa valeur, et évidemment aussi celle de la naissance de Tristan : ce conflit ancien, la naissance de l’enfant en terre étrangère mettent en avant l’évidence de la légitimité de ce dernier à la succession de Marc, le roi-cheval. Elle dévoile aussi l’ennemi que Marc le cheval et le père de Tristan affrontaient alors : les deux alliés refusèrent obstinément de soumettre leur royaume aux exigences venues d’au-delà les Mers de l’ouest ; si la promotion de Marc comme chef de la tribu continue depuis quinze ans d’être contestée, cette contestation est autant externe (venant du Roi d’Irlande) qu’interne ; l’ennemi extérieur est peut-être plus puissant, mais le parti légaliste interne s’appuie sur la définition même de la royauté celtique sacrée : s’il est bien le chef, les dieux ne lui ont pourtant pas accordé la Royauté suprême rendant incontestable la primauté.
Comme Marc ne peut s’affirmer comme l’élu incontestable du divin, il est « normal » que, pour se défendre, il recherche la Souveraineté qui lui manque pour justifier sa propre présence au pouvoir : sa hiérogamie devient donc indispensable et l’engagement qu’il a pris pour un éventuel successeur passe au second plan…
C’est parce qu’il n’est pas dirigé par un roi que le peuple doit verser tribut à un roi reconnu et ce tribut, dû à une défaite subie et à une situation illégale installée durablement, est, mythiquement, plus qu’intéressant : il est fondamental pour la compréhension du mythe.
Le « tribut »…
Il doit se faire en quatre « versements » annuels, donc est inscrit dans un « cycle quadriennal » du temps des hommes : la première année, le royaume doit verser une certaine somme en cuivre ; la seconde année, la même en argent ; la troisième, la même en or ; la quatrième, un groupe de jeunes gens et jeunes filles.
a)- les quantités mythiques qui doivent être livrées, qu’elles soient en métaux, qu’elles soient en jeunes gens, ont toutes la valeur approximative du nombre de jours dans une année lunaire ou solaire : 300. Il ne faut donc pas exclure, sous la fiction, une allusion à une possible mesure du temps, peut-être en double comptage, puisque le quatrième élément du tribut compte en quelque sorte double, puisqu’il faut livrer 300 jeunes hommes et trois cent jeunes filles. Le tribut peut donc aussi passer pour une forme de mesure cyclique du temps ;
b)- comment ne pas être sensible, d’autre part, à une évidence : les quatre éléments du tribut imposé se retrouvent, dans le même ordre et avec les mêmes couleurs mythiques, que dans le conte de Peau d’âne, entre autres.
Ici, ce sont trois métaux, de valeurs croissantes, qui doivent être « offerts » par un homme de pouvoir vieillissant, là c’étaient des robes (couleur du temps, couleur de lune et couleur de soleil, de plus en plus riches) qu’un « barbon », ayant perdu toute raison par ambition personnelle, devait donner – selon les exigences exorbitantes d’une jeune fille nubile conseillée par un pouvoir divin – pour espérer désespérément se voir confirmer sur son trône, même au prix d’un inceste…
c)- la dernière étape du « tribut » dans les deux cas, reste toujours le sacrifice prévu de la seule jeune femme détentrice de la Souveraineté…
… sanction d’un « péché »
C’est que le conte se déroule selon un même thème religieux, celui
. de Thésée, d’Ariane et du Minotaure,
. de Georges, de la jeune vierge et du dragon anthropophage,
. du fils du roi, de Peau d’âne et du père de celle-ci.
Par rapport à leurs héros respectifs, le Dragon, le Minotaure, le père de Peau d’âne sont, comme Marc par rapport à Tristan ou Arthur à Lancelot, de la « génération d’avant ».
Ces contes ont tous pour valeur commune la narration du « péché » d’un homme vieillissant qui ne se résout pas à la dégradation de son état. L’anthropophagie du monstre n’est peut-être, dans ces conditions, qu’une figure de style pour indiquer un possible inceste père-fille désiré par le père (et qui n’est explicite que dans Peau d’âne). Dans ce cas, cet inceste ne se comprend que par l’exigeante ambition personnelle d’un vieux roi désirant seulement garder un pouvoir qui vient de lui échapper : son désir hors normes ne s’explique que parce qu’il veut retrouver, dans une nouvelle hiérogamie avec la déesse jeune, la Souveraineté qui vient de quitter avec la mort ou le départ de sa reine, oubliant qu’un roi n’est qu’une seule fois l’élu de la divinité.
Tristan et le Morholt
Le motif du combat contre Morholt est quasiment identique à celui de Thésée contre Minotaure, y compris dans les détails marquants, et il faut souligner cette parenté dans une partie aussi capitale des religions celtique et grecque.
Ce combat est bien une lutte à mort de deux hommes de générations différentes pour la prise de possession de la femme et du trône et, si le plus vieux est battu, le plus jeune est empoisonné, de sorte qu’il lui faut différer la hiérogamie normalement conclusive du motif. Tout se passe ici comme si l’issue de la lutte était incertaine, bien après sa fin violente ; Tristan, qui ne mène pas la lutte pour lui-même, est « paralysé » à la fin de l’action et doit temporairement disparaître. Là se situe une certaine différence dans les développements grecs et celtiques : Thésée, manifestement choisi par Ariane, l’épouse, avant même sa victoire, le temps de maîtriser le Minotaure, puis il l’abandonnera. Mais la hiérogamie reste manifeste. Tristan temporisera le temps nécessaire pour rejoindre le développement de la légende de saint Georges : quand ce dernier a tué le Dragon et qu’il a reçu la main de la jeune vierge qu’il a sauvée, toutes les versions indiquent qu’il ne consomme pas l’union mais que, le soir des noces dans la chambre nuptiale, il annonce à sa femme son départ et son retour « dans un an et un jour ». Le mariage n’a lieu, chez les celtes, qu’après ce temps de latence.
Une gestion du temps ?
Il est intéressant de relever combien est précise la date à laquelle se situe le combat meurtrier entre le Morholt et Tristan. En effet, puisque Marc se refuse à payer le tribut quadriennal depuis quinze ans, c’est que le temps nécessaire à trois tributs quadriennaux s’est déjà écoulé ; le quatrième en est à sa dernière année quand le Morholt se manifeste. Or, dans chaque cycle quadriennal, Marc doit payer son tribut de 300 jeunes gens et 300 jeunes filles la quatrième année ; c’est donc que le Morholt se manifeste seulement avec cette périodicité. Tout comme, dans le conte de Peau d’âne, le roi amoureux doit donner en sacrifice, en quatrième présent pour une noce problématique, ce qu’il a de plus cher.
Faut-il admettre que les tributs des trois premières années ont été – comme chez Peau d’âne –effectivement réglés ? L’action pourrait alors se résumer à un passage, à une certaine date de l’histoire des hommes, d’un tribut quadriennal à un tribut triennal. Ou, si l’on est dans le système de mesure du temps évoqué plus haut, du passage d’un système quadriennal à un système triennal. Il s’agirait, dans ce cas, d’une réforme du calendrier dont on peut trouver trace ailleurs, mais ce n’est pas le lieu d’en parler plus avant. Donnons cependant une clé d’explication : utiliser un système quadriennal ou triennal de mesure du temps, c’est, bien entendu, pratiquer le double comptage entre soleil (le roi et/ou le héros) et lune (la jeune femme) pour une efficacité plus grande de la mesure.
1. Quatre ans solaires font pratiquement
· 1461 jours de calendrier ;
· tandis que quatre ans (48 mois) de la lune ne font que 1417 jours.
La différence entre les deux comptages étant de 44 jours, il faut, si l’on pratique le double comptage, rajouter ces quarante quatre jours ( 1mois lunaire exact et les 14j. d’une demi-lunaison) au décompte lunaire par le moyen d’intercalations pour que soleil et lune recommencent un nouveau cycle par une conjonction.
2. De même, lorsque Tristan a combattu victorieusement le Morholt, il a été blessé par son ennemi ; il fuit alors sur la mer protectrice, sur son bateau sans voile ni rame, pendant sept jours et il lui faudra, en tout, une période d’environ quarante jours avant sa guérison complète et son retour chez Marc.
Cette dernière remarque est évidemment insuffisante et il faudrait en développer davantage les conséquences, ce qui ne sera pas ici le cas…
Les royautés de Marc comme Arthur paraissent être des temps de transition : avec eux, une grande ère se clôt, il va s’en ouvrir une autre avec les plus jeunes de leurs entourages. Arthur est contraint d’abandonner toute prétention sur son vrai royaume, celui du Graal, et, si Marc comme Arthur, règnent sur une Terre Gaste sans avenir, Lancelot, comme Tristan, les vrais rois de ces royaumes du Centre, liés à la Déesse reine qu’ils ne peuvent abandonner de leur plein gré, en sont réduits à s’exiler ; nous sommes dans le cours du grand cataclysme qui achève un instant exceptionnel du temps divin sur la terre d’En deçà.
Le 10 avril 2002.
[1] : Dans la réalité de la politique des cités celtiques, un exemple au moins est du même type : Vercingétorix a recherché la stature de Roi suprême au moment de son combat décisif contre César…
[2] : On verra l’histoire de l’accession de Fionn à l’élection divine dans Récits de mythologie celtique, qui sont un résumé de la saga de Fionn, Paris, éd. Triades, 1966, ch. L’étang de la danse des étoiles, p. 32 & sq.
[3] : Notamment dans G. Bertin et P. Verdier, Les druides, à paraître.
[4] : Le Cerf est le
