1979 PERCEVAL LE GALLOIS
d’Eric Rohmer (2h18)
Le scénario est d’Eric Rohmer d’après le roman « Perceval le Gallois » de Chrétien de Troyes.
La musique est de Guy Robert, d’après des airs des XII et XIIIèmes siècles. (groupe Perceval)
Interprètes : Fabrice Lucchini Perceval
André Dussolier Gauvain
Marc Eyraud Le roi Arthur
Marie-Christine Barrault La reine Guenièvre
Michel Echeverry Le roi pêcheur
Arielle Dombasle Blanchefleur
Gilles Raab Sagremor
Pascale de Boysson La veuve dame
Jacques Le Carpentier L’Orgueilleux de la lande
Gérard Falconetti Le sénéchal Ké
Raoul Billerey Gornemant de Goort
Sylvain Levignac Anguingueron
Guy Delorme Clamadieu des Iles
Synopsis
1- Les cinq chevaliers
Son époux et ses deux fils aînés ayant péri dans les combats, la mère de Perceval a voulu préserver le dernier enfant qui lui restait des dangers de la chevalerie. Elevé dans un manoir solitaire, au fond de la forêt, le jeune Gallois s’adonne à la chasse et ignore tout du monde. Un matin de printemps, il rencontre cinq chevaliers que, dans sa naïveté, il prend pour Dieu, entouré de ses anges. Il décide de se rendre à la cour du roi Arthur pour être fait Chevalier. Sa mère éplorée, mais impuissante à le retenir, lui donne en hâte quelques conseils : porter secours aux demoiselles et se contenter en échange d’un baiser, rechercher la compagnie des prud’hommes, aller prier à l'église. En partant, il jette un bref coup d’œil en arrière. Il voit sa mère pâmée à l’entrée du pont-levis, mais il cingle son cheval et s’enfonce dans la forêt.
2- La pucelle qui dort
Dans une tente splendide, qu’il prend pour une église, il croit suivre le conseil de sa mère en embrassant malgré elle une demoiselle que son entrée bruyante a soudain réveillée. L’ami de celle-ci, l’orgueilleux de la Lande, la trouvant en larmes, la questionne et, convaincu qu’elle a accordé non seulement le baiser mais le « surplus », la condamne à le suivre sans changer de robe jusqu’à ce qu’il ait retrouvé et châtié l’intrus.
3- Arthur, la pucelle qui rit, le Chevalier Vermeil
Il parvient à la cour d’Arthur où il fait une entrée ridicule, provoque stupeur et sarcasmes, mais il est salué comme le meilleur chevalier du monde par une demoiselle qui rit en le voyant, alors qu’elle avait cessé de rire depuis six ans. Ce rire a le don de mettre en fureur Ké, le sénéchal, qui applique sur la joue de la jeune fille une gifle retentissante.
Perceval demande au roi de l’armer chevalier sur le champ, mais, celui-ci le priant de patienter, il sort et va se battre avec un certain Chevalier Vermeil qui a ravi à Arthur une coupe d’or et insulté la reine. Il le tue et le dépouille de son armure, qu’il revêt. Il ne retourne pas au château, se contentant d’envoyer l’écuyer Yvonet rapporter la coupe et dire à la pucelle qu'un jour elle sera vengée.
4- Gornemant de Goort
Il se met de nouveau en route. Dans un château voisin, il est accueilli par un prud’homme, Gornemant de Goort, qui lui apprend la bonne façon de tenir la lance et l’écu, de gouverner le destrier, de manier l’épée et finalement l’arme Chevalier en terminant la cérémonie par des conseils moraux : faire grâce à l’ennemi vaincu, secourir la veuve et l’orphelin, prier Dieu et ne pas trop parler.
5- Blanchefleur
Perceval arrive à la ville de Beaurepaire, assiégée et menacée par la famine. Blanchefleur, la châtelaine, demoiselle d’une grande beauté, lui fait l’honneur d’un repas frugal par nécessité et, voyant en lui le seul sauveur possible, se rend la nuit pleurant dans sa chambre. Elle l’éveille pour lui conter sa détresse et lui suggérer de combattre l’assaillant, Clamadieu des Iles. Perceval l’invite ingénument à s’étendre auprès de lui, et les deux jeunes gens s'endorment dans les bras l’un de l'autre...
Le lendemain, Anguingueron le sénéchal, puis Clamadieu en personne seront défaits par notre héros, qui chaque fois leur fait grâce, leur intimant l’ordre d'aller se rendre au roi Arthur, et d’annoncer à la pucelle qui rit qu'un jour elle sera vengée.
6- Le roi pêcheur et le graal
Perceval pourrait maintenant mener une vie délicieuse auprès de Blanchefleur et devenir seigneur du château de Beaurepaire, mais il se souvient de sa mère et repart à travers la forêt, pour aller la chercher. Il chevauche toute la journée et, le soir, arrive au château du roi pêcheur qui surgit devant lui, émergeant des brumes, comme une vision. Le roi, paralytique à la suite d’une blessure, le régale des meilleurs mets de la terre. Pendant le festin, passe un étrange cortège : un jeune homme, tenant une lance qui saigne, précède deux porteurs de candélabres et une demoiselle portant un « Graal », plat d'or constellé de pierreries. Ils se rendent dans une pièce voisine, en ressortent et repassent plusieurs fois. Perceval s’étonne. Il voudrait savoir pourquoi la lance saigne, à qui l’on fait le service du Graal. Mais il se rappelle le conseil de discrétion que lui a donné Gornemant et ne pose aucune question.
7- La demoiselle hideuse
Tout fier d’avoir triomphé de sa curiosité, il s’endort l’âme en paix. A son réveil, il trouve le château vide : les appels répétés dont il fait retentir les salles et les cours n’attirent aucune réponse. Son cheval l’attend tout sellé. Le pont-levis est abaissé : à peine l’a-t-il franchi qu’il se relève brusquement et que le château s’estompe dans la brume. Surgit alors une créature hideuse, montée sur une mule. Elle lui reproche de n’avoir pas posé de question : s’il avait parlé, il aurait guéri le roi infirme, mais maintenant il est condamné à errer de longues années et à ne retrouver le manoir de sa mère qu'après la mort de celle-ci.
8- L’Orgueilleux de la Lande
S’égarant dans la brume, il retourne à la forêt et rencontre, montée sur un palefroi décharné, une pucelle vêtue de loques, le visage enlaidi par des traces de larmes. C’est la demoiselle qu’il avait embrassée sous la tente. L’orgueilleux surgit menaçant, mais Perceval lui fait mordre la poussière, et lui ordonne non seulement de pardonner à sa compagne, mais encore d’aller à la cour et de porter message à la pucelle qui rit, ainsi que l’ont fait Anguingueron et Clamadieu. Le roi Arthur, émerveillé par tant de prouesses, décide de partir à la recherche de Perceval, suivi de toute sa cour.
9- Les trois gouttes de sang
Un matin d’hiver, on aperçoit, non loin du campement, un chevalier perdu dans la contemplation de trois gouttes de sang qu’une oie blessée par un faucon a laissées sur la neige. C'est Perceval. Le vermeil ressort sur le blanc et rappelle au jeune homme le teint frais de son amie Blanchefleur. L’attitude étrange du songeur, immobile sur sa monture et appuyé sur sa lance, étonne les compagnons du roi. Sagremor se flatte d’amener le rêveur à la tente royale, mais d’un simple coup de lance, Perceval le désarçonne. Le sénéchal Ké s’élance, la menace à la bouche, mais il est renversé lui aussi et se brise l’épaule. Seul Gauvain sait se conduire avec tact. Il a compris qu’une pensée noble occupe l’esprit de l’inconnu et qu’elle mérite d’être respectée. Perceval sort doucement de sa rêverie, et les deux chevaliers, reconnaissant entre eux une « accointance » , tombent dans les bras l’un de l’autre. Le Gallois salue le roi, la reine et la pucelle qui rit, enfin vengée par la défaite de Ké. Mais, alors qu’on l’invite à rester à la cour, il remonte à cheval, à la surprise de tous, et s’en va, sans un mot d’adieu.
Tandis qu’il s’éloigne dans la neige, débouche de l’horizon un autre cavalier, Guingambrésil, portant un écu d’or à bande d’azur. Devant le roi, il accuse Gauvain d’avoir tué son seigneur par félonie et lui lance un défi : le combat est fixé à la quarantaine, devant le roi d’Escavalon.
10- La pucelle aux petites manches
Nous allons quelque temps perdre de vue Perceval, errant en vain à la recherche du roi pêcheur, pour suivre Gauvain dans son voyage. Afin de se réserver pour le duel, il est résolu à refuser toute aventure qui se présentera sur son chemin. Devant un château a lieu un tournoi : il se contente de le regarder en spectateur, malgré les railleries de la fille aînée du châtelain, qui le traite de marchand ambulant. Mais la petite sœur, la pucelle aux petites manches, jalouse de son aînée, le supplie d’accepter d’être son champion. Et elle fait sa demande de façon si gracieuse et si drôle qu’il ne sait refuser. Heureusement, il sort vainqueur du combat, et reprend sa route.
11- La révolte de la commune
Arrivé devant une ville, il croise le seigneur du lieu qui part pour la chasse et l’invite à demander l’hospitalité à sa sœur. Gauvain n’y manque pas et, comme la demoiselle est charmante, il échange avec elle de tendres propos et des baisers. Mais cette ville n’est autre qu’Escavalon et la pucelle est la fille du roi qu’il a tué. Un chevalier le reconnaît et le dénonce aux échevins et aux bourgeois. La commune toute entière s’élance à l’assaut de la tour et Gauvain et sa compagne auraient péri sous les coups des assaillants si le jeune roi, revenu de la chasse, ne proclamait son devoir d'assistance à son hôte.
12 – Le vendredi saint
L’on revient alors à Perceval. Cinq ans se sont écoulés pendant lesquels il a erré sans retrouver le château du Graal. Il a oublié Dieu, il n’a plus prié, il n’est plus entré dans une église. Un Vendredi Saint, dans la forêt, il croise une troupe de pèlerins qui lui reprochent de se promener en armes le jour de la mort du Christ et lui indiquent un ermitage où il pourra se recueillir. Il y arrive en pleurs, soudain conscient de son péché. Il tombe à genoux aux pieds de l’ermite et lui confesse son aventure au château du Graal. Celui-ci lui révèle que tout le malheur est venu d’un péché qu’il ne connaît pas encore : le chagrin qu’il a fait à sa mère, en la quittant, et dont elle est morte. Atterré, Perceval revoit en pensée le cortège du Graal, mais comme le repentir a pénétré dans son cœur, il a la vision de la vérité : derrière la porte où s’engouffre la procession, il est un vieillard, saint ascète, qui se nourrit d’une seule hostie portée dans
le plat précieux...
La chapelle s’est emplie de fidèles qui viennent célébrer l’office du Vendredi Saint. La passion du Christ est représentée sous la forme d’un drame liturgique, suite de tableaux vivants où le rôle du Christ est tenu par le comédien qui joue Perceval. L’assistance entonne un hymne à la croix, et le chante, sous forme d’« organon », de façon de plus en plus animée et pathétique jusqu’au coup de tonnerre final qui accompagne la mort du Christ sur la croix.
Perceval est seul au milieu de la vaste lande et s’éloigne à cheval.
Extrait du Dossier de presse Perceval Le Gallois
(Gaumont)
Après l’engouement pour les Idylles du Roi du poète lauréat Alfred Tennyson, du Parzifal de Richard Wagner et l’éclosion de la Confrérie Préraphaélite (Dante-Gabriel Rossetti, Edward Burne-Jones…) au dix-neuvième siècle, le vingtième siècle a vu une redistribution des thèmes arthuriens dans la culture populaire et le septième art ne pouvait manquer de s’y intéresser et de tirer une imagerie à sa mesure. Il importait selon Jacques Durand de s’émerveiller, de vibrer et de communiquer l’émotion d’un spectacle hors du commun, que seul le cinéma était susceptible d’illustrer et d’animer. Dans sa soif d’aventures et de fables, de déploiement de force, de rythmes et de couleurs, le cinéma a exploré tous les recoins du passé, en faisant revivre à sa manière, les héros mythiques et historiques…La chevalerie recréée pour nous dans un cadre parfois décrié par les historiens, possède de toute façon un charme indéniable, un lyrisme héroïque propres à exalter l’imagination.
Le cinéma est assurément un médium privilégié. Il est de tous les moyens d’expression, celui qui se rapproche le plus de l’esprit de l’homme. La lente nuit qui envahit la salle de cinéma équivaut à fermer les yeux. C’est alors que commence notre incursion dans la nuit de l’inconscient, car nous traversons l’imaginaire des projections humaines. Comme dans le rêve, des images vont et viennent, le temps et l’espace sont très flexibles. Des scènes sont projetées sur l’écran/SOI. mais elles n’affectent ni n’altèrent celui-ci. Elles paraissent bouger mais ne bougent pas. C’est pour jouer sur les mots, une MAGIE des IMAGES.
Amoureux des films de chevalerie depuis mon enfance et remué par la Quête, je me suis amusé à lister les films en rapport avec la matière arthurienne et en ai recensé plus d’une centaine. (Voir Les chevaliers de la Table Ronde font leur cinéma) Parmi ces longs métrages, soif d’aventures, actions d’éclat, de bravoure et de loyauté, glorieuses chevauchées, fièvres amoureuses, quêtes fabuleuses sont au rendez-vous. Le spectateur ne peut que trouver un écho de sa lutte personnelle pour conquérir sa liberté, son idéal, pour se libérer de ses contingences quotidiennes et donner un sens, une empreinte quasiment sacrée à son existence. La société idéale du roi Arthur représentée par la Table ronde reste le symbole universel de la mise en commun des différences, de la liberté de parole, de la tolérance et de la fraternité universelle selon le mot de Georges Bertin.
De cette liste de films arthuriens évoquée ci-dessus, il se dégage quelques constantes telles que les adaptations du roman satirique de Mark Twain Un américain à la cour du roi Arthur, ou bien celles de Tristan et Iseult et de Parzifal. Concernant les personnages, Merlin et Lancelot ont souvent été traités. Curieusement Perceval demeure absent. Il faudra attendre 1979 pour voir Eric Rohmer esquisser ce personnage que nous retrouvons ce soir.
Tous les films arthuriens ne sont pas d’un intérêt égal mais je suis sûr que le film qui va vous être projeté ce soir ne vous laissera pas indifférent par sa singularité.
Présentation du film
Eric Rohmer est né à Nancy le 4 avril 1920. Professeur de lettres, essayiste, pédagogue, il est également critique de cinéma dans plusieurs revues, dont les célèbres Cahiers du cinéma. On le retrouve dans le flux de la nouvelle vague. Il fait montre d’un cinéma précis, mesuré, littéraire. Chez lui, la parole est très écrite et il se pose très souvent en moraliste amusé qui se place à distance de l’époque traitée. Son œuvre d’une grande cohérence comporte des titres qui ont un parfum de lettres classiques : Six contes moraux (1963 à 1973), Comédies et proverbes (1981), Contes des 4 saisons (1990) …
« Perceval le Gallois » a été tourné en studio en un temps record de huit semaines avec un budget modeste.
Il ne comporte pas de vedettes, et ce n’est pas une coproduction internationale même si Fabrice Luchini, André Dussolier, Arielle Dombasle, Marie-Christine Barrault… ont depuis lors acquis leurs galons de comédiens.
Pas de foules hollywoodiennes, ni de brouillards fumigènes ou d’effets spéciaux pour ce beau film d’Eric Rohmer mais la recréation de l’univers médiéval dans des décors sans perspective et une mise en scène stylisée et dépouillée à l'extrême, véritables miniatures et enluminures d’époque où quatre chevaliers deviennent une armée, et quelques arbres une forêt. Les arbres dessinés et moulés sont à hauteur d’homme.
Eric Rohmer rend hommage au théâtre du Moyen-Age. Il adopte un décor unique pour les intérieurs et un autre pour les extérieurs. Le décor intérieur est construit sur le plan d’une église romane, avec absides et chapelles latérales peintes et ornées différemment. Autour du cercle ou champ clos de l’espace central, nous retrouvons une seule forêt, une seule prairie, un seul rocher, un seul château varié par les blasons de la porte, un peu comme dans la représentation des mystères.
Pas de tournois, d’armées lancées les unes contre les autres dans un grand fracas de ferraille, mais des affrontements qui ont une signification morale.
Les costumes utilisés sont précieux et assez réalistes.
La restitution du texte d’après l’œuvre originale de 9234 vers octosyllabiques de Chrétien de Troyes a demandé un travail long, passionnant comportant des choix douloureux. A ce titre, certaines pages ont du être supprimées. L'histoire de Gauvain était racontée parallèlement à celle de Perceval mais le film ne contient qu'un épisode concernant Gauvain ; Perceval disparaissant brusquement, pour revenir aux séquences finales.
Chrétien de Troyes est né vers 1137, certainement à Troyes, d’où son nom, mentionné dans le prologue de Perceval. Il vécut à la cour de Champagne où il écrivit pour Marie de Champagne. Mais c’est à la cour de Flandres sur laquelle régnait Philipe d’Alsace qu’il a conçu Perceval au cours des années 1180-90. Il est mort en 1190 sans avoir pu terminer cet ouvrage. Chrétien de Troyes est le premier romancier français. L’on retrouve dans son oeuvre toute la thématique et toute la structure romanesque de la littérature moderne.
Pour son film, Eric Rohmer a opté pour une adaptation en vers plutôt que pour une prose des « traductions » modernes. Il conserve la simplicité grammaticale de la forme moyenâgeuse, en une semi-traduction qui en élimine les obscurités mais en conserve certains mots, demeurés familiers dans leur archaïsme même. Le texte est soutenu par des chants de choristes et de la musique jouée par des instruments anciens. Il s’agit du beau travail de Guy Robert qui dirige le conservatoire de Pantin et de son groupe Perceval composé par des comédiens et des musiciens pour l’occasion. A partir de 1984, ce même groupe devient purement musical et comprend cinq membres permanents dont Katia Caré. Le travail s’effectue d’après des manuscrits peu accessibles au grand public. On doit au groupe une bonne dizaine de disques compacts.
La musique du film est belle, facile à accepter et à retenir et permet de faire passer la convention du décor. L’inspiration est puisée chez les trouvères, les troubadours, les Carmina Burana. Beaucoup d’airs n’étaient pas écrits sur des rythmes octosyllabiques et la tâche a été assez ardue. Guy Robert a adapté les thèmes choisis et en a composé quelques-uns. Il n’y a aucun anachronisme. Pour la Passion (épisode final), nous pouvons reconnaître l’organon qui est un développement polyphonique précoce du Grégorien. Comme il n’existe pas de Passion chantée de cette époque dans des traitements non grégoriens, nous avons affaire à une recréation personnelle sur des thèmes connus de la liturgie et de l’organon.
Eric Rohmer s’attache dans Perceval le Gallois, à reconstituer toute l’intégrité du récit et établit pour cela un lacis de voix se relayant dans le style indirect. Le chœur est composé de personnages sans fonctions précises (des suivants, des écuyers, des chevaliers, un fou…) qui interprètent le récit, parfois ce sont les héros qui parlent d’eux à la troisième personne avant d’ouvrir les guillemets de leurs dialogues. On retrouve un certain processus de distanciation récurrent dans l’œuvre de Rohmer qui nous détourne de toute émotion directe. Le procédé était assez risqué mais fonctionne assez bien. Le texte en vers émaillé de nombreux « dit-il » donne à l’œuvre un ton de narration qui est très beau.
Un tel parti pris presque littéral du texte a exigé beaucoup de travail de la part des comédiens. Il leur a fallu penser et assimiler ce texte de façon à le rendre contemporain et aussi quotidien que possible. Fabrice Luchini qui interprète Perceval comme un jeune homme naïf, maladroit, parfois un peu comique, a travaillé son rôle pendant une année entière, les autres comédiens pendant six mois. Il a été question de nombreuses lectures, répétitions à l’italienne, c’est à dire « à plat », où le texte n’est pas encore joué, de mises en place filmées en super 8 mm pour aboutir à cette œuvre purement française, originale, insolite, qui peut être saluée avec respect.
Mais attardons-nous un petit moment sur la peinture du caractère de Perceval et à son évolution tout au long de l’expérience mystique qu’il vit.
« Perceval est un naïf » explique Eric Rohmer. Sa naïveté lui donne tout à la fois la clef des connaissances, mais aussi une force comique que l’on retrouve souvent dans la littérature anglo-saxonne et dans le cinéma américain des comédies De Frank Capra, des films de Charlot et de Buster Keaton. Surtout ce dernier. Il s’agit d’un comique très fin ne reposant ni sur la verve satirique, ni sur les effets de la farce. Cet aspect du personnage de Perceval a été perdu au fil des siècles et des adaptations successives permettant de comprendre cette œuvre, que peu d’érudits sont aujourd’hui capables de lire dans le texte ».
Le réalisateur a moins été touché par la quête mystique du graal que par son influence sur la personnalité profonde et sur le comportement de Perceval. La morale est préférée à la magie, le roman d’apprentissage au conte ésotérique.
Rohmer ajoute au texte de Chrétien de Troyes un final qui représente la Passion du Christ. Perceval imagine le Christ comme un modèle parmi tous ceux qui lui sont proposés. Il le ressent d’autant plus comme modèle qu’il se voit à sa place. Il ne faut pas y voir du narcissisme mais l’évolution de sa vision de Dieu. Rappelons-nous qu’au début du film, il perçoit Dieu comme un être étrange, impénétrable, en armes, parfaitement inhumain, un être complètement différent de lui. Ensuite, il aboutit à une conception de Dieu devenu un homme comme lui, dans toute sa faiblesse.
Tout au long du film, Perceval reçoit un triple enseignement :
- sa mère lui conseille de porter secours aux demoiselles et de se contenter d’un baiser, de rechercher la compagnie des prud’hommes, d’aller prier à l’église
- grâce à la chevalerie, il reçoit une éducation morale et ajoute d’autres préceptes ; faire grâce à l’ennemi vaincu, secourir la veuve et l’orphelin, prier Dieu et ne pas trop parler.
- l’enseignement de l’ermite introduit le repentir, la confession et la faute. Ce n’est qu’après la faute qu’on peut accéder à une chevalerie véritable et l’on retrouve la conception chrétienne, évangélique de Chrétien de Troyes qui sollicite la charité et la générosité envers le prochain.
Le film se termine sur une fin ouverte, sur l’image proche de bien des films de Charlie Chaplin, du héros s’éloignant seul sur un chemin se perdant dans l’horizon. Au spectateur de choisir si la quête du Graal commence ou si elle finit.
Gil ALONSO-MIER
Bibliographie
Livres et articles généraux :
Avant-Scène Cinéma Perceval Le Gallois d’Eric Rohmer
découpage du film + scénario (1/02/1979)
Collectif Graal et modernité
(Colloque de Cerisy, Dervy 1996)
Harty Kevin An Arthuriana/Camelot Project bibliography : Arthurian Films
Lacy Norris J. New Arthurian Encyclopedia
