LA LEGENDE DE SAINT-FRAIMBAULT ET LES ‘ENFANCES’ ARTHURIENNES, Gilles Susong 

Colloque CENA, Bagnoles de l’Orne, 21.12.96 :

 

L’EAU DANS L’IMAGINAIRE ET LA LITTERATURE ARTHURIENNE.

 

Gilles SUSONG :

 

LA LEGENDE DE SAINT-FRAIMBAULT ET LES ‘ENFANCES’ ARTHURIENNES

 

 

                En préalable à mon propos, je rappellerai qu’il se situe dans le prolongement d’une recherche initiée en Basse-Normandie par R. Bansard (érudit local mort accidentellement en 1970), et reprise sous la direction du professeur J.C. Payen (mort en 1984). L’axe de cette recherche est constitué par ce que j’avais proposé, en 1983, de nommer : « l’hypothèse Bansard-Payen » - hypothèse que l’on pourrait résumer ainsi :  les noms de certains héros et de certains lieux des romans de la Table Ronde, ainsi que plusieurs de leurs épisodes, auraient pour origine, voire pour modèles, des éléments hagiographiques, des anthroponymes, des toponymes et hagiotoponymes issus des Marches méridionales du duché de Normandie ; ce qui s’expliquerait par la très plausible présence du jeune Chrétien de Troyes à la cour itinérante de Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine, cour fréquemment tenue, durant les années 1160-1175, dans les forteresses de cette zone limitrophe de la Bretagne et de l’Anjou : outre Caen et Bayeux, Argentan, Domfront, Gorron[1][1].

 

                Je partirai aujourd'hui du rapprochement particulièrement intéressant, initialement opéré par R. Bansard, entre la figure de Lancelot (ou Lancelet/Lanzelet, dans le roman anglo-normand traduit par Ulrich von Zatzikhoven) – et celle d’un évangélisateur mérovingien du Bas-Maine, Frambourg/Fraimbault (Frambald), dont le patronyme, d’origine franque (du type :Théobald/Thibault), pourrait se traduire par : « le-fort-par-la-framée »,  « le-fort-à-la-petite-lance »[2][2]. Lancelot, ou Lancelet, en serait un diminutif latinisé, comme Lancelin, attesté dans le Maine à la même époque.

 

                Un tel rapprochement apparaît aujourd’hui d’autant plus séduisant que les fouilles archéologiques entreprises en 1993 sur le site du premier ermitage de saint Fraimbault, à Ivry (Val de Marne), ont mis en lumière les fondements historiques de l’épisode qui ouvre le cycle des légendes frambaldéennes – épisode qui offre à son tour d' indéniables ressemblances avec plusieurs récits d’ « enfances » de héros arthuriens.

 

 

 

I.                   SOUS LE SIGNE DE L’EAU : L’HAGIOGRAPHIE FRAMBALDEENNE.

 

Le légendaire de saint Fraimbault se divise en deux parties: l'adolescence à Paris et Ivry; l'évangélisation du Javronais (Mayenne) et du Passais (Orne). Jeune patricien originaire, selon les versions, d'Auvergne ou d'Aquitaine, il s'enfuit de la cour du roi Childebert pour se faire ermite à Ivry. Echappant miraculeusement à son père venu le rechercher, il est envoyé par l'évêque du Mans, Innocent, évangéliser les "déserts" du nord-ouest de son diocèse.

Les plus anciennes versions ne font que mentionner la période "parisienne",  pour se consacrer presque exclusivement à la seconde partie de la carrière du saint. Ce sont: le ms. 1337 de la Mazarine, provenant de l'abbaye parisienne de saint Victor; la notice des petits Bollandistes, d'après une copie du bréviaire de saint Frambourg de Senlis[3][3]; et la copie, par Duchesne, du légendaire de l'abbaye de saint Fraimbault de Lassay (Mayenne)[4][4].

La vie de saint Frambour, publiée en 1657 par Estor, curé de saint Frambour d'Ivry[5][5], est la seul à reproduire un récit de la période parisienne. L'auteur y précise qu'il a consulté plusieurs manuscrits aujourd'hui disparus, dont celui du légendaire du prieuré de Javron (Mayenne), de l'abbaye Notre-Dame de la Victoire ( à Senlis) et de sainte Marie de Breteuil (à Beauvais)[6][6]. Le récit se résume ainsi:

 

Le père de s. Fraimbault fut bientôt informé par le roi lui-même du départ de son fils et du lieu de sa retraite. Irrité, ce seigneur accourt de l'Auvergne bien déterminé à ramener le fugitif à la cour de Childebert. Il se dirige vers Ivry et arrive à   la caverne où notre saint est en prières, mais, par un miracle de la Toute-puissance divine, la citerne déborde tout à coup, ses eaux s'élèvent  à la hauteur de l'entrée de la grotte, et, sans incommoder en aucune façon le cénobite, arrêtent ceux qui cherchaient à s'emparer de lui. Le père du saint, ne pouvant aborder son fils, reconnaît dans ce prodige la volonté divine devant laquelle il doit s'incliner, et retourne en Auvergne[7][7].

 

                Les fouilles archéologiques de 1993, conduites par P. Andrieux, ont permis de retrouver les fondations de la chapelle saint Frambour, et d'établir l'existence, sur les lieux de l'ermitage, d'un très ancien site urbain fortifié, occupé depuis l'Age de Bronze - et entouré, précisément, de tout un réseau de douves, de fossés, de rigoles de drainage. Dans ce site proche d'un confluent, un incident est d'ailleurs venu la vraisemblance du récit de l'inondation miraculeuse: lorsqu'au printemps 1993, des pluies diluviennes submergèrent en partie le chantier de fouilles…[8][8]

 

II.                LES ENFANCES CACHEES

 

Dans sa somme consacrée au Mythe de la naissance du héros[9][9], O. Rank (avec, on le sait, l'aide discrète de Freud) a rassemblé un nombre imposant de récits qui, tous, font apparaître le lien entre l'eau et la naissance-enfance du héros: comme Moïse, il est à la fois sauvé des eaux et sauvé par les eaux - caché, protégé par elles. L'élément liquide dont sort - souvent tardivement - le héros, mais dans lequel il peut aussi replonger (Lohengrin), s'inscrit à l'évidence dans le symbolisme du bain fœtal, mais aussi dans celui d'une prolongation, au delà de la naissance "biologique", de l'enveloppement maternel.

 

Plus récemment, J.-M. Pastre a avancé l'hypothèse d'un véritable motif  "indo-européen", concernant la figure du guerrier: celui, justement, des "enfances cachées", ou, comme il l'écrit, des "enfances mélusiniennes"[10][10]. Effectivement, on retrouve bien, dans le Perceval, le Parzifal, le Lanzelet et le Lancelot en prose, un même type d'éducation héroïque, éducation exclusivement féminine où la figure paternelle paraît supprimée, et même dépréciée, disqualifiée (père infirme de Perceval, père infâme de Lanzelet, père défait de Parzifal); où l'enjeu majeur paraît être de tenir le plus longtemps possible le héros dans l'ignorance de son patronyme, et de l'existence de l'univers masculin auquel il est pourtant destiné ( Parzival, III, 117-118[11][11]  - Lanzelet, l. 241s., etc.). Ce monde de femmes, le plus souvent isolé par les eaux, est axé sur une figure de Mère, adoptive ou non, crispée dans l'effort incessant pour différer l'entrée du Fils dans le monde des Pères (chevalerie).

 

III.             UN ROMAN FAMILIAL?

 

L'épisode initial de la légende frambaldéenne peut être, à bon droit, rattaché au cycle des "enfances cachées": il combine en effet le motif de l'enfant protégé par les eaux et celui de la répulsion du Père. Mais l'"hypothèse Bansard-Payen" , ainsi que la relecture d' un roman attribué à Chrétien de Troyes, devraient permettre d'aller plus loin.

 

1.     On sait qu'au XIIe siècle, il s'est produit une interaction constante entre récits hagiographiques et fictions "profanes" (épopées, romans): c'est ce qu'ont montré les travaux de l'abbé Moisan[12][12], et ce dont témoigne le cycle de Guillaume d'Orange. L'épisode initial de la légende frambaldéenne peut, de ce point de vue, avoir joué un rôle non négligeable dans l'élaboration du motif des enfances arthuriennes. D'une part, les lieux de culte et de dédicace, ainsi que le principal reliquaire du saint se trouvent dans une région (Bas-Maine, Domfrontais) fortement marquée par la présence des souverains Plantagenêt durant la seconde moitié du XIIe siècle; d'autre part, le plus ancien récit arthurien où ce motif apparaît - le prototype anglo-normand du Lanzelet - a justement été rédigé pour un membre éminent de l'entourage de ces souverains: Hugues de Morville, un des quatre assassins de Thomas Becket, et qui sera, en 1194, un des otages envoyés à l'empereur d'Allemagne en échange de la libération de Richard Cœur-de-Lion[13][13].

 

2.     Il n'y a pas encore d'enfances-Lancelot chez Chrétien - mais il y a des enfances-Perceval, en bien des points comparables aux enfances-Lanzelet (épisode de la Reine du Lac, l. 97-412). A une différence près, cependant, et de taille: en passant du Lanzelet anglo-normand au Perceval, puis au Parzival,  le motif des enfances "cachées" s'assombrit nettement, à mesure qu'un autre motif apparaît. En effet, dans le Lanzelet, la Reine du Lac maintient certes strictement le héros à l'écart de son histoire familiale, et de l'éducation chevaleresque[14][14]; au moment où celui-ci, parvenu dans sa quinzième année, commence à poser des questions sur son nom et sa famille, la Reine refuse toujours de répondre - mais accepte son départ. Mieux: elle lui confie une mission dans le monde extérieur - la venger d'un chevalier, Iwaret - et l'équipe d'une somptueuse armure "blanche comme cygne" (ce qui suggère un rapprochement avec le Chevalier au Cygne, prototype de Lohengrin et fils de Parzival chez Wolfram von Eschenbach). Enfin, elle escorte personnellement le héros dans la première partie de son voyage[15][15]. Bref, nous avons là affaire au motif des enfances "cachées" dans sa forme la plus originelle: la Mère n'interdit pas, mais diffère et en même temps prépare la venue-au-monde du héros; c'est le signe de son élection, de sa future prééminence dans la société masculine. Motif apparement transculturel du "vieux nourrisson", futur héros ou futur maître spirituel, retrouvable chez Hésiode comme dans la légende de Lao-tseu[16][16].

Par contre, les enfances-Perceval et -Parzival déclinent bien le même motif, mais dans le sens d'une altération de la figure maternelle: celle-ci maintient toujours l'enfant dans l'ignorance de son nom, à l'écart du monde - mais ne supporte pas le départ de cet enfant, au point de n'y pouvoir survivre. Cet attachement excessif, monstrueux, se retourne clairement, chez le personnage de Dame Herzeloyde, mère de Parzival, en hostilité envers ce fils auquel rien n'a été transmis, et qui paraît condamner à ne jamais pouvoir "se soustraire", comme l'a dit J.-L. Gouttebroze, "à l'emprise maternelle".Témoin, d'abord, cet épisode du livre II (II, 103-105): la Reine, enceinte, et juste avant d'apprendre la mort de son époux, fait trois cauchemars: d'un météore qui l'emporte au milieu d'un orage; d'un griffon qui lui arrache la main droite; et "d'être la nourrice d'un dragon qui lui déchire les entrailles, suçant le lait de ses seins et s'enfuyant à tire-d'aile pour disparaître à ses yeux" (Si un rapprochement s'impose, c'est avec le songe de Clytemnestre dans les Choéphores!) L'épisode se prolonge dans le livre suivant (III, 118-119): la Mère, surprenant Parzival en train d'écouter le chant des oiseaux, " se prend alors à haïr les oiseaux", ordonne qu'on les capture et qu'on les étrangle tous. Enfin, quand le départ est devenu inéluctable, la Veuve Dame et Herzéloyde adoptent l'attitude exactement inverse de celle de la Reine du Lac: elles affublent le jeune homme, l'une de grotesques "hardes galloises" (Perceval, v. 603, 1424-1426), l'autre, d'un "habit de bouffon" (Parzival, III, 126). Comme si elles désiraient, au delà même de la séparation, compromettre encore l'existence émancipée du héros.

Une telle attitude ne laisse guère le choix au Fils: s'il veut conquérir l'identité qui lui est refusée, et entrer enfin dans le monde des Pères, il ne peut faire autrement que d'affronter le désir de la Mère - même si sa venue-au-monde, cette seconde naissance signe la mort de celle-ci. C'est ce qu'un autre héros, Hamlet (d'ailleurs initialement lié au cycle arthurien[17][17]) sera incapable d'accomplir. Et n'est-ce pas un drame assez semblable que vit un nice de notre temps, Forrest Gump ?

 

Du coup, un autre rapprochement s'impose, avec une autre figure maternelle, autour de laquelle s'organise un récit attribué à Chrétien de Troyes: Guillaume d'Angleterre[18][18]. Histoire de deux frères jumeaux enlevés à leur mère, la reine Gratienne, dès leur naissance, et qui deviennent sans le savoir les "mortels ennemis" de celle-ci, jusqu'à la reconnaissance finale. Toutes les composantes sont réunies: une mère de "mauvaise réputation", dit le récit - et qui revendique sa propre culpabilité face à son soupirant, le roi Gléolaïs; un père, le roi Guillaume, qui, au nom de "l'humilité", accepte la mutilation, puis la plus sordide déchéance, mendie, devient le serviteur d'un marchand (lequel l'envoie commercer...à Troyes!).

Dans la brillante présentation de son édition du Guillaume d'Angleterre, A. Berthelot s'interroge - à juste titre - sur l'aspect de "roman familial" freudien de cet étrange récit[19][19]. Et elle souligne l'énigme que constitue le personnage de Gratienne, qui semble partager avec son lamentable et saint époux le secret d'une indicible faute: "il y a", écrit-elle joliment, "un squelette caché dans le placard royal"[20][20]

Or, il suffit de lire le début du récit pour y retrouver, dans sa version la plus sauvage, le motif même des enfances-Perceval et -Parzival : celui de la Mère qui nie la séparation de la naissance, la fin de la symbiose - bref, qui refuse de mettre-au-monde son fils, au point d'exprimer purement et simplement l' impérieux désir de se le réincorporer: "Ma faim est si grande qu'il faut que je mange un de mes enfants"[21][21], "elle a si faim que peut s'en faut qu'elle ne redevienne enceinte des enfants qu'elle a mis au monde"[22][22].

 

Comme je l'ai indiqué ailleurs[23][23], les continuateurs et les commentateurs de Chrétien ne se sont jamais sentis très à leur aise face à ces figures maternelles: ils ont tous reculé, dès le début, devant celle de la Veuve Dame, et tenté d'atténuer, ou de supprimer, la scène de sa mort (mort "nécessaire", pourtant, à l'accomplissement de Perceval) - quitte à faire du héros un coupable inconscient que punira ensuite son silence. Seul, peut-être, parmi les Modernes, Wagner a-t-il perçu le véritable sens du drame initial, quand, pour son Lohengrin, il a inventé le personnage inédit de la "Mauvaise Reine", Ortrude, dont les machinations contraindront finalement le héros à replonger dans les eaux natives dont il avait, pour un temps seulement, surgi. A une variante près, on donnera pour cela raison à Bachelard, selon qui "l'image synthétique de l'eau, de la femme et de la mort ne peut se disperser"[24][24]

 

                                                                                                      GILLES SUSONG

 

 

 

 

 

               

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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[25][1] J.-C. PAYEN (dir.): La légende arthurienne et la Normandie, Condé s/Noireau, 1983, cité: LAN. - M. PASTOUREAU (dir.): Les romans de la table ronde, la Normandie et au-delà, Condé s/Noireau, 1987, cité: RTR - Ajoutons que dès les années 50, J. FRAPPIER avait indiqué à ses étudiants que les "Marches de Gaule et de Petite Bretagne" du Lancelot en prose pouvaient avoir constitué un lieu d'élaboration de la première littérature arthurienne (communication personnelle de M. G. BERTIN).

[26][2] La framée mérovingienne est une "arme d'hast", plus proche du javelot que de la lance (sur l'équivalence: Fraimbault de Lassay/Lancelot du Lac: LAN, p. 132, 143).

[27][3] Edition synoptique de ces deux versions: abbé ANGOT, BCHAM , tome 4, 1892, Laval, pp. 56-64.

[28][4] BNF ms.  Duchesne 86, f° 486-490. - Edition partielle: G. SUSONG, Les Conférences d'Histoire locale, tome 7, 1988, Domfront, pp. 26-32.

[29][5] Eglise édifiée au début du XIIe siècle sur l'emplacement de l'ermitage du saint, arasée vers 1830.

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